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Spéculations
Par Jacques Gautrand
 

« Nous voulons un capitalisme d’entrepreneurs et non un capitalisme de spéculateurs », a réaffirmé Nicolas Sarkozy à la veille de la réunion du G20 à Londres.
Le « trader » est devenu la figure maléfique de la crise économique et financière. De Nick Leeson à Jérôme Kerviel, le trader cristallise aujourd’hui toutes les critiques adressées au capitalisme financier, diabolisé par comparaison au « vrai » capitalisme d’entrepreneur. Pourtant, il n’est pas si loin le temps où le financier était adulé comme le prince de la création de valeur (pour l’actionnaire), le virtuose de la multiplication des actifs… La débâcle actuelle est à la mesure des promesses et des illusions de cette économie dite « virtuelle » que d’aucuns présentaient naguère comme un nouveau paradigme de la création de valeur, allant jusqu’à parler de « nouvelle économie » transcendant les règles traditionnelles…

Stimulée par l’inventivité des opérateurs de marchés, la sophistication extrême des instruments et des montages financiers, l’interconnexion des places boursières, l’économie spéculative est aujourd’hui unanimement dénoncée comme un emballement hystérique du capitalisme, une perversion alimentée par « l’exubérance irrationnelle des marchés », selon l’expression d’Alan Greenspan, ex-président de la Federal Reserve.
Il est vrai que bien des excès dont nous faisons les frais aujourd’hui proviennent du dévoiement d’instruments de couverture utilisés sur les marchés à terme de denrées et matières premières pour la garantie de transactions physiques (initialement destinés à se prémunir des fluctuations des taux de change ou des taux d’intérêt). Les instruments « dérivés » ont créé une bulle spéculative représentant cinquante à cent fois la valeur des transactions commerciales réelles…

Cette perversion économique, qualifiée d’« économie-casino », a été clairement dénoncée depuis près de vingt ans par des grands esprits comme John Kenneth Galbraith (qui fut conseiller de John F. Kennedy) ou Maurice Allais, prix Nobel d’économie. Mais leurs voix en leur temps n’étaient pas audibles. La pensée technocratique dominante estimait leur position dépassée ; les superbes algorithmes concoctés par nos alchimistes de la finance moderne devaient à coup sûr générer plus de richesse que n’en pouvait produire la « vieille économie »...

On doit se demander aujourd’hui si cette économie spéculative (terme que je préfère à virtuelle) n’est qu’une déviance du système, une forme de parasitisme développée par quelques opérateurs cupides et sans scrupules, ou bien si elle ne révèle pas, plus fondamentalement, une mutation profonde de notre société.

C’est pourquoi je propose le concept de "société spéculaire" (du latin speculum, miroir) qui me paraît bien englober un ensemble d’évolutions caractéristiques de notre modernité : activités productives et relationnelles de plus en plus abstraites et symboliques, qui s’opèrent par écrans interposés ; dans la sphère professionnelle comme dans la sphère privée, recours de plus en plus fréquent à des artefacts de visualisation, de « virtualisation », d’anticipation (CAO, géolocalisation, avatars…) ; et aussi expansion des activités spéculatives assistées par ordinateur : scientifiques, comptables, financières… A l’ère des réseaux numériques globaux, d’Internet, des systèmes d’imagerie de plus en plus perfectionnés, mobiles et omniprésents, qui nous enserrent, notre vie quotidienne tend à devenir de plus en plus "spéculaire".
Dès lors, il n’est pas étonnant que les opérateurs économiques se laissent abuser par cette facilité - désormais banalisée - de passer instantanément de la finitude du monde concret aux champs infinis de l’univers spéculaire.

Ramenée à son principe, qu’est-ce que la spéculation ? Le dépassement des limites du réel par une projection continue vers des possibles infinis. Cette griserie de la « translation » vers un imaginaire sans limite, c’est ce qu’éprouvent les joueurs de jeux vidéos, les designers sur un écran de CAO, les pilotes sur un simulateur de vol, tout autant qu’un trader devant son écran lorsqu’il peut multiplier à sa guise les cargaisons fictives de pétrole ou les boisseaux virtuels de blé… Jusqu’au jour où l’économie "concrète" se venge en rappelant ses limites physiques : les arbres ne montent pas jusqu’au ciel !

On observera que la spéculation ne se limite plus aux produits de base et aux monnaies, mais concerne toutes sortes d’instruments de plus en plus abstraits (comme les paris sur les indices boursiers). Et elle s’étend à de nombreux secteurs : immobilier ; marché de l’art ; mercato des sportifs et athlètes ; show-business, vedettes de cinéma ; mode, luxe, design...
Tandis que le système des médias et la bulle spéculative se nourrissent mutuellement...

Ne sommes-nous pas entrés dans l’ère de la « société spéculaire » ?

C’est l’hypothèse que nous formulions dans notre essai paru en 2002 : « L’Empire des écrans » (éditions le Pré aux Clercs).

La crise financière nous incite aujourd’hui à nous interroger sur les limites que nous pouvons et que nous voulons donner aux activités de spéculation.

Vous trouverez, ci-dessous, des extraits du chapitre 3 de mon essai. Et, en téléchargement, une note rédigée en 2005 qui synthétise mes réflexions sur la « société spéculaire ».
L’actualité redonne toute sa pertinence au débat.

J.G.

Economie spéculaire, économie symbolique, société du jeu
Jacques Gautrand - « L’Empire des écrans »
(© éditions Le Pré aux Clercs – 2002)

Enfants de la Gameboy et de la PlayStation. Certains ont des airs d’adolescents prolongés. Leur tenue est décontractée, mais tendance. Ils boivent du café ou du Coca, croquent des barres énergisantes, d’autres enchaînent cigarette sur cigarette. Ils ont été nourris au Nutella et à la Gameboy.

Sur ce plateau de bureaux impersonnels dans une métropole qui pourrait être Londres, Paris, New York, Singapour ou Sydney, règne une ambiance mi-stressée, mi-potache, entre le rallye chic et la salle d’examen blanc des prépas. Ces jeunes gens sont rivés à l’écran bleuâtre de leur moniteur, comme leurs grands-parents étaient liés au tour de l’atelier de mécanique ou à la presse d’emboutissage. Mais, nuance de taille, ils sont largement mieux payés qu’eux.

Ils ne manipulent directement ni le fer, ni la tôle d’acier, ni le bois, ni l’aluminium, mais, selon l’expression consacrée des salles de marchés, ils « travaillent » les valeurs, c’est à dire le cours des produits à la hausse ou à la baisse. Ils ont le pouvoir démiurgique de créer, ou de détruire de la valeur, sans transformer physiquement aucun des produits de base qui défilent sur leur écran... Ils échangent des devises à la vitesse de la lumière, d’une place financière à l’autre, par écran interposé. Pour gagner quelques décimales de taux d’intérêt ou de taux de change, par le mécanisme des swaps.

Leur matière première à eux : c’est l’argent. L’argent des autres, l’argent de millions d’épargnants anonymes où de spéculateurs professionnels, des grands fonds d’investissements, institutionnels, privés ou fonds de pensions des retraités anglo-saxons. Tout l’argent de la planète défile sous leurs yeux. Des sommes colossales qu’ils transfèrent d’un compte à un autre, d’une banque à une autre, d’une charge d’agent de change à un autre, en se moquant des fuseaux horaires. Leur tâche est de produire encore plus d’argent à partir d’écritures électroniques rapides, éphémères. Ils connaissent le grand frisson des flambeurs de casinos, des mordus du blackjack et de la roulette. Jeu ou travail ?

Certains traders opèrent sur l’argent et les nouveaux instruments financiers, options et produits dérivés. D’autres sur les commodities, les matières premières, caoutchouc, pétrole, cuivre, nickel, palladium, cacao, café, blé,...mais ce qu’ils achètent et revendent en permanence n’existe pas encore, ou n’existera jamais. Il s’agit de ventes « à terme », d’anticipation sur des productions, des cargaisons qui pourraient, in fine, intéresser un transformateur ou un consommateur final, mais qui, pour l’instant ne sont qu’une ligne, un prix, un nombre sur l’écran : on les multiplie encore plus facilement que les petits poissons du lac de Tibériade, on se les échange au gré des fluctuations des cours à la Bourse de Chicago, sur le Nymex à Wall Street, ou le London Metal Exchange ; au gré des caprices du climat, de la sécheresse au Brésil ou en Côte d’Ivoire, des émeutes en Indonésie, des feux de forêts en Malaisie, des hivers polaires en Russie, des bruits de bottes ou de chars au Moyen-Orient... Seule une infime partie de ces commodities négociées sur écran se transformera effectivement en essence, en voiture, en chocolat ou en pain. Si la base des transactions est immatérielle et si les sommes échangées ne sont qu’un jeu d’écritures, il faut être conscient qu’au final, pertes ou gains sont bien réels et que quelqu’un devra payer.

Les traders, « golden boys », gestionnaires de fortune qui peuvent aussi faire fortune, achètent et vendent sans jamais voir de leurs yeux les puits de pétrole, sans jamais éprouver entre leur doigts la qualité d’une huile, l’élasticité des fibres de coton, sans humer des grains de café verts ou des fèves de cacao, sans tester la résistance d’un nouvel alliage...
Ils consument un capital phénoménal de stress et de fébrilité. Ils savent que leur métier est transitoire, car il leur demande une vigilance de tous les instants, une énergie athlétique, une réactivité de sprinters. Ils brûlent les plus belles années de leur vie plus vite que les autres, avec la griserie de l’aventure, du grand saut à l’élastique et de l’appât de gains rapides. Ils sont passés sans transition de la PlayStation à l’écran du trader ou du broker. Du jeu de leur adolescence à l’économie des adultes vécue comme un jeu, tout semble se poursuivre dans un univers virtuel, symbolique, presqu’irréel. Assujettis à l’empire des écrans, ces professionnels de marchés génèrent des plus-values financières, sans participer directement à un quelconque acte production, mais uniquement à partir de l’anticipation-visualisation d’opérations d’échange et de négoce déterritorialisées. Ils représentent la quintessence de l’économie spéculaire. (…)

Economie du jeu.

La spéculation financière n’est rien d’autre que représentation, simulation et anticipation. Et cette activité spéculaire influence la réalité elle-même, l’oriente, la structure. Les marchés financiers, “avant-garde” de l’économie moderne, fonctionnent selon le principe des anticipations créatrices : la crainte d’une baisse, en se diffusant rapidement d’une place à l’autre, d’un écran à un autre, finit par entraîner immanquablement la baisse ; tandis que l’euphorie pousse à la hausse... jusqu’à la prochaine rechute. L’équilibre se fait à coups d’accordéon. (…)

Les spéculateurs, comme les joueurs de casino, les cascadeurs ou les casse-cou, éprouvent une jubilation ludique, un sentiment de puissance à braver des périls extrêmes, à repousser toujours plus loin leurs propres limites, à chercher le grand frisson, une euphorie intense provoquée par la libération de dopamine dans l’organisme, dont l’effet est équivalente à celui d’une drogue. Plus que l’argent ou la richesse, c’est le plaisir de gagner pour gagner qui stimule et motive le joueur.

Dans l’économie de spéculation, que John-Kenneth Galbraith a qualifié « d’économie-casino », les agents réagissent au même aiguillon. Ce sont les anticipations de gains futurs qui guident leurs actions. Moins l’envie de détenir, de posséder sur le champ que d’anticiper, de simuler des gains toujours plus importants. C’est pour cela que les prévisions et les sondages ont pris une telle importance : chacun agit en fonction de ce qu’il déduit , de ce que les autres pensent ou anticipent... La vitesse de circulation des informations, les inégalités d’accès aux bonnes sources d’information, les anticipations créatrices, sont désormais plus importantes que les faits “objectifs” pour influencer l’évolution des marchés. (...)

Endettement "revolving", cavalerie financière.

A la suite de la suspension de la convertibilité de la monnaie américaine en or, le 15 août 1971, le monde est entré dans une économie d’endettement « revolving » qui est à la base de la formidable expansion des opérations spéculatives. Puisqu’il n’y a plus de repères fixes (la parité or-dollar), puisque la valeur des différentes devises comme le prix des biens et des services fluctuent en permanence, les acteurs économiques achètent “à découvert” ; ils se projettent sans cesse vers la “prochaine partie”, censée procurer les recettes capables d’éteindre la dette née l’instant d’avant, et que l’on remboursera par un nouvel emprunt, poursuivant cet horizon mirifique où la dette serait un jour soldée... C’est la spirale vénéneuse de la cavalerie financière, de la fuite en avant, qui peut conduire certains Etats au bord de la banqueroute ou certains individus à leur perte, comme le jeune courtier britannique Nick Leeson impliqué dans les années quatre-vingt-dix dans une vaste escroquerie à la Bourse de Singapour, au détriment de son employeur, la banque ING Barings, et de nombreux épargnants. (…)

L’argent n’appartient-il pas d’abord au domaine des représentations ? Sa valeur n’est-elle pas autant, sinon plus, symbolique que matérielle ? Contrairement à certaines visions dogmatiques, l’économie n’obéit pas qu’à des logiques rationnelles. Elle n’est pas un îlot de rationalité dans un océan de passions, d’émotions, de désirs, de fantasmes et d’imaginaire. Comme toutes les activités humaines, elle fonctionne selon des représentations, des schémas et des références culturelles, que chacun intègre, s’approprie ou rejette. (…) Nous assistons à un double mouvement de reconfiguration économique : avec, d’une part, la montée en puissance des industries de l’entertainment, autour de puissants conglomérats internationaux (Disney, AOL-Time Warner, Fox, Vivendi-Universal…) et, d’autre part, la contagion des activités « productives » par l’esprit du jeu, à travers la spéculation financière. Parallèlement, les médias consacrent le lucre et l’argent magique par la multiplication et la spectacularisation des jeux télévisés, loteries et autres tirages au sort, qui exaltent et légitiment l’enrichissement sans peine. Pendant des millénaires, le travail a été au cœur de la production de richesses. Désormais, c’est la généralisation des activités spéculatives, via les opérations sur titres, sur les valeurs financières et symboliques, et l’économie ludique qui génère la richesse.

L’extraordinaire spéculation qui a accompagné l’expansion des secteurs télécommunications-informatique-médias, a favorisé l’émergence de ce que l’on a baptisé « Nouvelle Economie », par opposition à l’ancienne, celle de l’acier et de la peine. Après le mini-krach du Nasdaq, le nouveau marché américain des valeurs technologiques, au printemps 2000, on a pris conscience qu’il s’agissait davantage d’une « bulle spéculative » que d’une révolution des fondamentaux de l’économie. (…)

Stock-options et anticipations spéculatives.

Bien que très peu des “nouvelles entreprises”, ces fameuses start-up (jeunes pousses) soient profitables, elles ont réussi la prouesse de lever des masses énormes de capitaux auprès de sociétés de capital-risque, de Business Angels (« investisseurs providentiels ») ou d’investisseurs privés, des marchés financiers comme le Nasdaq américain ou le Nouveau marché de la Bourse de Paris, uniquement sur l’anticipation de gains futurs. Elles ont aussi attiré des fonds spéculatifs, dont le métier est précisément le placement à haut risque. (…)

Les start-up ont attiré les cadres à haut potentiel non pas en leur servant des salaires supérieurs aux émoluments en vigueur dans une multinationale, mais en leur accordant des “stock-options”, sous forme d’un portefeuille d’actions à terme, c’est à dire une promesse de richesse future, gagée sur les plus-values potentielles de ces actions...

On est bien dans une relation ’spéculaire’ qui s’instaure entre le salarié et son entreprise.

Aux Etats-Unis, puis par contagion en Europe, on a vu se développer, au milieu des années quatre-vingt-dix, des attitudes et des comportements propres aux professionnels des salles de marchés financiers : des cadres, des ménages, parfois aux revenus moyens, rassemblant toutes leurs économies et s’endettant pour acheter des actions de valeurs hautement spéculatives, ou bien lâchant un emploi salarié pour créer leur propre start-up, souvent par mimétisme, selon le réflexe du “me too”. Fièvre du jeu ou appât de gains faciles ?

[ Le système des subprimes repose sur cette anticipation spéculative : la promesse que la valeur de la maison achetée entièrement à crédit par des personnes qui ne disposaient pas de fons propres suffisants, va se multiplier rapidement et que sa revente permettra rembourser l’emprunt et ses intérêts élevés, mais procurera une plus-value confortable à l’emprunteur… on sait ce qu’il advint quand la bulle immobilière s’est dégonflée. ]

Depuis certains réveils ont laissé la gueule de bois à ces néophytes de la spéculation. Les experts ont parlé de “corrections” des marchés, de dégonflement de la “bulle financière” lorsque la valeur des stars de la “nouvelle économie” a dégringolé après avoir atteint des sommets vertigineux, dépassant à Wall Street les capitalisations des grands groupes traditionnels (...)

[Il n’en reste pas moins que] la prospérité du capitalisme repose de plus en plus sur la production et la diffusion d’actifs immatériels. Idées, images, marques et symboles sont devenus plus important que les produits eux-mêmes. La capitalisation de grands groupes aux marques mondiales doit beaucoup à la valeur de ces actifs symboliques dits « actifs incorporels ».

Tandis que l’économie devient de plus en plus symbolique, la monnaie tend de plus en plus vers l’immatériel.

Métamorphoses de l’argent.

L’écriture fut inventée en Mésopotamie initialement pour codifier le commerce des grains. Dès l’origine, l’écriture instaurait le règne des comptables avant celui des poètes ou des philosophes. Plus tard, le télégraphe, puis le téléphone ont facilité l’expansion des Bourses de valeurs, le capitalisme de petits porteurs et le rayonnement des grandes places financières. Les grandes agences d’information, Reuters, Dow Jones, Havas, devenue l’AFP... sont nées avec la Bourse. Médias et spéculation financière ont une histoire commune que le système des écrans ne fait que renforcer.

Aujourd’hui les métropoles qui donnent le tempo de la Nouvelle économie, qui impulsent les comportements, les modes, les tics de la planète sont aussi de grandes places boursières : New-York, Londres, Tokyo, Hong-Kong, Francfort...le rayonnement et la puissance sont toujours liés aux marchés.

Cependant, les marchés de la société spéculaire se déterritorialisent. L’argent électronique est partout et nulle-part, dans cette espèce de « non-lieu » spéculaire que d’aucuns appellent le cybermonde. Ce qui caractérise la richesse aujourd’hui, ce n’est plus la capacité de l’amasser, de la stocker physiquement comme les lingots d’or de Fort Knox qui ne font plus rêver que quelques nostalgiques des « casses » de série B, mais son extrême mobilité, sa vélocité, son ubiquité- son extrême volatilité aussi lors des coups de Trafalgar boursiers- et les représentations d’elle-même qu’elle projette.

Jusqu’à la ruée vers l’or en Californie, au 19ème siècle, la richesse avait une couleur, une densité, une forme bien palpables, la pépite, bref une matérialité : posséder, détenir signifiaient bien tenir entre ses mains.

Dans la société spéculaire, la richesse perd progressivement toute matérialité. Les nouveaux riches, « détenteurs » de mirifiques portefeuilles boursiers, de stock-options, de titres de sociétés à forte valorisation, ne peuvent pas caresser de leurs doigts leur fortune, comme hier des pépites ou des diamants : leur richesse se manifeste sous la forme banale de lignes d’écritures sur une page écran d’ordinateur. Seul le fastueux train de vie qu’elle permet et l’achat d’objets et de biens de consommation la matérialisent réellement. (…)

La valeur des principales devises utilisées aujourd’hui dans le monde, scripturaires et fiduciaires, correspond de moins en moins à des contreparties physiques (stocks d’or). Si elle repose encore sur le poids économique des pays qui les émettent, elle est de plus en plus tributaire de l’image que « projettent » ces pays auprès des marchés, des opérateurs et des institutions financières. Appréciation ou dépréciation de la monnaie ne sont rien d’autre que des anticipations spéculatives, à la baisse ou à la hausse, de la capacité des Etats à générer plus de richesse qu’ils n’en détruisent. Le charisme du chef d’Etat, son aura médiatique sur la scène internationale sont devenus tout aussi importants que l’état de santé de l’économie productive.

Un flux "invisible".

Dans la société spéculaire, l’argent va se dématérialiser totalement. Il ne sera pas simplement que scripturaire, jeu d’écritures, il deviendra bientôt un flux aussi « invisible » que l’électricité. Il ne sera plus que flux permanent, transitant d’une mémoire d’ordinateur à l’autre, d’un microprocesseur à un autre, d’une banque de donnée à l’autre. Déjà généralisée dans la sphère professionnelle, cette « scripturation » de l’argent par le système des écrans, se diffusera progressivement à la sphère privée et domestique. La généralisation des cartes de crédit réduit de plus en plus la part des transactions en monnaie fiduciaire (pièces et billets). Cette dématérialisation de l’argent se parachèvera bientôt avec l’adoption des portemonnaies électroniques et de la signature automatique, personnalisée par empreintes digitales ou par iris optique.

Ainsi la société des écrans réalisera-t-elle la métaphore selon laquelle « la monnaie est un voile ». Elle restera le flux vital pour l’économie, nécessaire mais caché, comme le sang que l’on sent palpiter dans ses veines, dont on connaît le caractère irremplaçable, mais que chacun ne voit et ne touche que dans des circonstances exceptionnelles ou accidentelles. (…)

De même que l’invention de l’imprimerie avait permis le passage de la monnaie métallique à la monnaie papier, puis à la monnaie scripturaire, le système des écrans inaugure le règne de l’argent spéculaire. Déjà l’argent scripturaire, électronique, numérique, a largement dépassé l’argent physique existant sous forme de billets, de pièces de monnaies ou de métal précieux (1). Les transactions financières spéculatives ou liées à des opérations de couverture à terme, qui transitent chaque jour sur les écrans des courtiers, représentent plus de cent fois le montant des échanges commerciaux réels de marchandises sur la planète, soit plus de mille milliards de dollars par jour !

Spéculation et système des médias.

Pour la première fois, les marchés financiers constituent un système intégré et interconnecté qui fonctionne en temps universel, se moquant des décalages horaires. La puissance des marchés financiers et la généralisation des opérations spéculatives, sont intimement liés à l’expansion du système des médias et des écrans. Courtiers, traders, opérateurs, financiers seraient incapables de travailler sans recourir aux indices Dow-Jones (2), Nikkei, aux agences Reuters, aux TV Bloomberg ou CNN...

La « bulle spéculative » est aussi une bulle médiatique. L’information on-line que débite à jet continu le système des médias et des écrans influence et stimule les soubresauts des marchés. Les grands groupes multimédias, les opérateurs de télécoms, les sociétés d’informatique et les éditeurs de logiciels sont aussi engagés dans des opérations capitalistiques d’envergure qui nourrissent la spéculation financière et utilisent amplement les instruments spéculatifs. La rumeur du monde, l’information dite continue, « en temps réel », « on-line » est devenue le pouls des marchés. Bruits de bottes, émeutes, attentats, coups d’Etat, intempéries, catastrophes naturelles, déclarations politiques, élections, faillites, inventions, restructurations,... tout événement digéré et régurgité par le système des médias devient l’aiguillon de la spéculation ; il influence les cours des marchés financiers, lesquels deviennent à leur tour événements du théâtre médiatique, entraînant, dans une réaction en chaîne, d’autres actions, décisions, mesures...

Création de valeur.

Dématérialisation de l’argent, montée en puissance du capital symbolique… l’économie spéculaire valorise les activités d’échanges de flux, par opposition à la thésaurisation des stocks, caractéristique de l’économie traditionnelle.

Désormais, c’est la circulation des signes (monétaires, financiers, informations, marques, etc.) qui est à la source de la création de richesses.

En anglais stock, avant de signifier un actif financier, désignait le bétail. Initialement la possession des terres et du bétail étaient la principale source de richesse. Ensuite, avec la révolution industrielle, ce furent le parc de machines-outils, les entrepôts, les immeubles qui procuraient et garantissaient la puissance économique. Les actifs du bilan, gagés sur des biens matériels, tangibles, solides, saisissables au besoin... A la fin du vingtième siècle, à la suite des chocs pétroliers et des restructurations économiques, les grands groupes industriels se sont embarqués, pour accroître leur rentabilité financière, dans un vaste mouvement de “délocalisations”, transférant leurs usines dans les pays à faible coût de main d’œuvre, dans le Tiers Monde ou en Europe de l’Est.

Aujourd’hui, certains managers en viennent à rêver à l’entreprise “sans usines” (3). La firme sous-traite toute sa production matérielle à l’extérieur et ne conserve, en son sein, que les activités à très forte valeur ajoutée : bureaux d’études et de recherche, innovation, design, propriété intellectuelle, marketing... elle opère essentiellement à travers des réseaux. L’archétype du travailleur spéculaire n’est plus le monteur devant le tour ou le robot de production, mais l’ingénieur-designer scotché à son écran d’ordinateur...

Les managers des grands groupes sont obsédés par la “création de valeur” synonyme de plus-values financières pour les actionnaires et les marchés financiers. La richesse se crée - et se détruit - aujourd’hui par le biais d’opérations proprement spéculatives beaucoup plus que par des activités de production industrielle de base : fusions-acquisitions, lancement ou rachat de marques, émissions ou échanges de titres, collecte et diffusion d’informations stratégiques...

Dans cette reconfiguration des “fondamentaux” économiques, le système des médias et des écrans devient un protagoniste majeur. Il joue un rôle capital dans la diffusion et l’accélération du changement, amplifiant les succès, précipitant les échecs. Les heurs et malheurs que vient de connaître la Netéconomie au tournant de l’an 2000 en sont une parfaite illustration.

D’où l’importance croissante des réseaux de connexion : échanges de données via les intranets et Internet ; communication et promotion financière, actions de lobbying, contrôle de groupes de médias et de télévision… L’avantage compétitif se détermine désormais par l’asymétrie dans la détention de l’information : celui qui détiendra les données stratégiques ou l’innovation-clé sera en avance sur ses concurrents.

Dans cette situation, beaucoup de groupes cherchent le moyen de « capter » et de codifier les savoirs et les savoir-faire de leurs collaborateurs, avec notamment les logiciels de « knowledge-management », afin de rendre l’entreprise indépendante de ses salariés. Cette « tentation de l’homme fluide », cette utopie pernicieuse d’un travailleur « transparent comme l’air », c’est à dire n’offrant aucune résistance à sa hiérarchie, « instrumentalisé » dans ce qu’il a de plus précieux, est jugée suffisamment sérieuse et préoccupante par un mouvement patronal, le CJD (Centre des jeunes dirigeants), qui l’a mis au cœur de sa réflexion sur « l’entreprise dans dix ans » (Congrès national du CJD, Paris, 19 octobre 2001).

Dématérialisation de l’argent, intensification des opérations spéculatives et des échanges de signes, prédominance des actifs immatériels et symboliques, transformation des rapports productifs, mutation de la consommation, accélération de la vitesse de circulation de l’information......la société spéculaire instaure aussi un nouveau rapport au temps et à la mémoire.
C’est le thème que nous développons dans la deuxième partie de cet essai.

Jacques Gautrand

- L’Empire des écrans © éditions Le Pré aux Clercs – 2002

Notes :

(1) Officiellement lancé en janvier 1999, l’Euro est la première monnaie de l’histoire qui n’ait initialement connu qu’une réalité scripturaire (dans les livres de comptes et sur les écrans du système financier) avant de prendre, en janvier 2002, la forme fiduciaire de pièces et billets.

(2) Editeur du « Wall Street Journal », le groupe américain Dow Jones, créé en 1882 près de la Bourse de New York, a inventé le premier indice boursier éponyme. C’est aujourd’hui un groupe multimédia, présent dans la presse écrite, la télévision (CNBC) et l’Internet, qui emploie 1 800 journalistes dans le monde. « Le réseau du groupe Dow Jones, écrit Le Monde, a été conçu comme une sorte de machine, dans laquelle plusieurs médias s’alimentent les uns les autres, d’un continent à l’autre. (...) les flux d’information passent par des « hubs » (plates-formes) selon une terminologie empruntée aux compagnies aériennes : compte tenu du décalage horaire, une première vague d’informations part du « hub » de Singapour, arrive à Bruxelles, puis repart vers New York. »

(3) Le président du groupe Alcatel, Serge Tchuruk, avait soulevé une levée de bouclier le 26 juin 2001, en faisant l’apologie de « l’entreprise sans usines » (« plantless ») lors d’une conférence de presse à Londres, siège de nombreux opérateurs financiers et investisseurs institutionnels.

- Bonus : vous pouvez télécharger, ci-dessous, un article que j’ai rédigé en 2005 : « Notes sur la société spéculaire »

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© Jacques Gautrand - Notes sur la société spéculaire - 2005
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