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« L’Empire du mail » de Jean Grimaldi d’Esdra (éditions Librinova)

« Au commencement était le mail » semble être la nouvelle règle de fonctionnement des managers. S’il (...)

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TRIBUNE
"Révolution du travail" : de quoi parle-t-on ?
Par Laurent Grandguillaume *
 

Essor du travail indépendant, controverse sur la réforme du Code du travail, craintes nées de la robotisation et de l’"uberisation"... le débat sur ce qu’on appelle la « révolution du travail » est plus que jamais d’actualité. L’ex-député Laurent Grandguillaume* qui s’est beaucoup investi sur ces problématiques nous livre son point de vue nourri de son expérience. Nous reprenons, ci-dessous, avec son aimable autorisation, de larges extraits de son analyse récemment publiée sur son blog sous le titre « Révolution du travail, révolution de l’emploi, de quoi parle-t-on ? Entendons-nous sur les mots. »

« Les frontières entre salariat et entrepreneuriat sont de plus en plus floues » Laurent Grandguillaume Par Laurent Grandguillaume *

“J’ai été amené à piloter des médiations dans le cadre de deux conflits nationaux : celui de 2013 opposant les auto-entrepreneurs aux artisans, et celui de 2016 opposant les chauffeurs de taxis et de VTC aux plateformes numériques.

Dans ces deux conflits, la question des conséquences du numérique sur l’emploi et le travail était posée. Les débats se multiplient dans l’espace public sur l’automatisation et la robotisation, et leurs conséquences sur le travail et l’emploi. Faut-il taxer les robots ou au contraire encourager la robotisation des usines pour relocaliser des emplois ? Faut-il mettre en place un revenu universel ou au contraire augmenter le temps de travail et accroître la flexibilité pour être plus compétitifs au plan international ? Ce sont autant de questions posées, et d’enjeux à relever pour les politiques publiques et les entreprises.

Dans l’histoire, les progrès technologiques ont toujours fait l’objet de débats publics, voire de conflits sociaux violents, opposant notamment les techno-critiques aux positivistes. Ce fut le cas par exemple avec le luddisme en Angleterre en 1811 où les ouvriers cassaient des métiers à tisser face à la crainte de perdre leur travail.

De nouveaux imaginaires collectifs se sont alors construits autour des changements sociaux qu’imposait la technologie. La technologie n’a pas qu’un impact économique. Mais aussi social, politique et environnemental. (…)

Pour en décrypter les enjeux, le dit et le non-dit, il faut s’intéresser par exemple aux travaux actuels de philosophes comme Éric Sadin. Il utilise les concepts de « Siliconisation du monde » et de « technocapitalisme » pour décrire un état d’esprit, de nouveaux rapports de force et de domination, une nouvelle ère de « l’industrie de la vie » où l’organisation algorithmique de la société réduirait nos espaces de liberté par l’extension du domaine de la marchandisation.

C’est bien la question de la relation entre le progrès technologique et le progrès humain qui est aujourd’hui posée. Est-ce que la technologie améliorera nos conditions d’existence ? La quantité de travail disponible pour tous s’en trouvera-t-elle affectée ? À travers de nombreuses études, les positions les plus opposées s’expriment aujourd’hui sur les conséquences de l’automatisation et de la robotisation sur le travail et l’emploi.

Par exemple, le cabinet Roland Berger estime à 30% les emplois qui vont disparaître d’ici 2025, alors que le Conseil d’orientation pour l’emploi évalue cette perte à 10% dans une étude récente tout en mettant en exergue la capacité de création de nouveaux emplois. L’incertitude est très forte.
Au-delà des emplois détruits, il faut prendre en compte les nouveaux emplois induits par les transformations technologiques. De même, il faut évaluer le potentiel de création d’emplois des possibles relocalisations industrielles comme en témoigne le programme Usines du futur porté par la Fédération des industries mécaniques (FFIM). (...)

Des métiers menacés de nouveaux métiers qui émergent

Selon le McKinsey Global Institute , douze innovations technologiques auront un impact significatif sur l’emploi, l’économie et la croissance, dans les années à venir :
- l’internet mobile,
- le cloud computing,
- l’internet des objets,
- l’automatisation des métiers du savoir,
- la génétique de nouvelle génération,
- les nouveaux matériaux,
- la robotique de pointe,
- les véhicules autonomes ou semi-autonomes,
- l’impression 3D,
- le stockage d’énergie,
- les hydrocarbures non conventionnels
- et les énergies renouvelables.

Si certains métiers sont menacés par les technologies, d’autres vont émerger. La question essentielle sera celle des transitions professionnelles entre les métiers d’hier et les métiers de demain. Comme le soulignent d’ailleurs Gilbert Cette et Jacques Barthélémy dans leur dernier ouvrage Travailler au XXIe siècle, L’ubérisation de l’économie ? (Odile Jacob, 2017) : «  L’émergence d’innovations facteurs de gains de productivité importants s’est toujours accompagnée d’une large extension de la sphère de consommation des ménages, les nouveaux produits appelant à des créations d’emplois qui se substituent aux emplois détruits par les gains de productivité ».

Il faut dépasser la notion de "quantité de travail"

Ainsi, bien loin de La Fin du travail , prophétisée par l’économiste Jeremy Rifkin, puis reprise par le philosophe André Gorz et la sociologue Dominique Méda , nous pensons qu’il faut aller au-delà de la question de la quantité de travail.

Nous vivons aujourd’hui une transformation de notre manière de travailler, du contenu de nos métiers, et des formes d’emplois que nous serons amenés à mobiliser. Ainsi, il est essentiel de bien distinguer les différentes notions utilisées dans les études et les débats pour aller plus loin dans notre raisonnement car la confusion est souvent faite, ou entretenue.

Le travail se définit comme une activité humaine. Il peut être rémunéré, ou non à l’image du travail domestique. L’emploi est quant à lui une relation sociale car il unit une personne – un employé, et une entreprise – un employeur, pour réaliser un travail rémunéré. Cette notion renvoie à celle du salariat et donc à celle du contrat de travail et du lien de subordination.

Si les deux premières révolutions industrielles ont conduit au développement du salariat et de la protection sociale, la troisième révolution industrielle, celle que nous vivons, bouleverse le contenu du travail et les relations de travail, c’est-à-dire l’emploi. Elle modifie en profondeur la nature des activités, des tâches, des compétences et des métiers, tout comme les relations entre les individus et les organisations.

Plus globalement, elle percute l’ordre public social, notre système fiscal, la protection sociale et son financement, les règles de la négociation collective, …

En la matière, des organisations comme la fondation Travailler Autrement, présidée par Patrick Levy-Waitz, font des propositions ambitieuses comme celle de la création d’un statut de l’actif et d’un statut de tiers de confiance pour accompagner les indépendants et les protéger. Jacques Barthélémy et Gilbert Cette nous invitent quant à eux à « concevoir un droit de l’activité professionnelle qui englobe toutes les formes d’activités, qui protège les travailleurs à proportion de leur degré d’autonomie et qui répond à une ambition qui dépasse les clivages idéologiques traditionnels ». Ce droit dépasserait le droit du travail pour englober toutes la diversité des activités face aux mutations imposées par le numérique. Si le contenu du travail change, la relation sociale entre les individus et les entreprises se modifie aussi profondément à travers l’émergence de nouvelles formes d’emplois.

Salarié ou entrepreneur : des frontières qui se brouillent

Les frontières entre le salariat et l’entrepreneuriat sont de plus en plus floues comme en témoigne le foisonnement des formes de contrat : Si le contrat à durée indéterminée (CDI) reste aujourd’hui la règle très majoritaire, de nouvelles formes d’emploi émergent. La croissance de ces nouvelles formes d’emploi est exacerbée par l’arrivée massive de la médiation des nouvelles technologies. (...)

Dans ces nouvelles formes d’emplois, on peut être à son propre compte, mais aussi avoir le statut de salarié et d’entrepreneur, c’est-à-dire développer sa propre activité tout en bénéficiant des protections d’un salarié. On parle ainsi des coopératives d’activité et d’emploi (CAE), ou de tiers secteur, où les travailleurs y sont leurs propres employeurs dans le domaine de l’économie sociale et solidaire (ESS) comme le met en lumière le Labo de l’ESS dans sa dernière étude.

Il existe également le secteur du portage salarial qui permet de concilier la liberté et la protection des personnes dans l’exercice de leur activité. Ce secteur vient de créer sa propre branche professionnelle et une convention collective alors même que les pouvoirs publics ont pour objectif de réduire le nombre de branches professionnelles. (...)

Les indépendants, quant à eux, peuvent exercer sous forme d’entreprise individuelle ou sous forme sociétaire (SASU, SARL, SA, gérant non associés de SNC, dirigeant de GIE, etc.).

La France compte près de 2,8 millions d’indépendants, ou de travailleurs non-salariés, selon le Haut Conseil pour le financement de la protection sociale (HCFIPS). Si en 1970, deux emplois sur dix étaient non-salariés (20,8%), ils sont aujourd’hui un sur dix (10,6%). Cette baisse s’est alors expliquée par les mutations de l’économie en particulier dans le commerce où la grande distribution s’est organisée autour du salariat, et le nombre d’agriculteurs a été divisé par cinq même s’ils restent essentiellement indépendants (63%).

Depuis l’an 2000, où la France comptait 2,2 millions d’indépendants, leur nombre croît à nouveau. Parmi les 2,8 millions d’indépendants, 1,1 million sont des auto-entrepreneurs avec un chiffre d’affaires trimestriel moyen de 3.500 euros. Parmi eux, 60% sont actifs, c’est-à-dire qu’ils réalisent un chiffre d’affaires. Les travailleurs indépendants sont parfois aussi appelés « freelancers » en référence à leur dynamique dans les pays anglo-saxons : ce chemin permet à beaucoup de s’épanouir, de réaliser un rêve, de tester une idée tout en disposant d’une plus grande autonomie que dans le cadre du salariat.

On voit aussi que la montée du travail indépendant, exercé comme activité principale, se retrouve surtout dans les métiers du conseil et de l’assistance technique aux entreprises qui sont des métiers hautement qualifiés.

Dans les métiers moins qualifiés, où le travail indépendant se développe, comme dans les métiers de chauffeurs ou de livreurs, on voit qu’il s’accompagne parfois d’un phénomène de paupérisation lié à l’insuffisance des revenus générés et à la précarité. Ainsi, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) estime dans un rapport récent qu’il est nécessaire d’améliorer la qualité des emplois dits atypiques par des réformes au niveau réglementaire.

L’arrivée des « slashers » ou pluriactifs

Le travail indépendant peut aussi se limiter à une activité complémentaire d’une activité salariée pour accroître ses revenus et trouver parfois un sens que l’on ne trouve plus dans l’entreprise. On parle des « slashers » ou pluriactifs.

Ainsi, il existe bien différentes réalités pour un même mot, l’entrepreneuriat. Les frontières deviennent de plus en plus floues, voire poreuses, entre le salariat et les travailleurs indépendants, ou entre le travail salarié et le travail non-salarié. Ces derniers sont des entrepreneurs, par nature indépendants, mais ils sont parfois économiquement dépendants de leur donneur d’ordre car ils travaillent essentiellement avec un seul acteur. On parle de plus en plus des chauffeurs VTC, des livreurs à vélo, des concierges de location d’appartement, … de nouveaux métiers qui incarnent le phénomène d’ubérisation où les clients et les professionnels sont en contact direct par l’intermédiaire du numérique. J’utilise plutôt le terme "plateformisation", que celui d’ubérisation qui renvoie au modèle d’Uber, pour témoigner du mouvement de désintermédiation, d’apparition des plateformes numériques qui mettent en relation directe les consommateurs et les producteurs de services représentés par une multitude de travailleurs indépendants.

Les travailleurs indépendants s’invitent dans l’espace public pour exprimer leurs revendications comme l’a montré le dernier conflit entre les chauffeurs VTC et Uber en France, ou entre les livreurs à vélo et Deliveroo en Italie .

Un impact sur les syndicats

Si la dialectique entre le salariat et l’entrepreneuriat a longtemps structuré les débats et les confrontations sociales dans l’espace public, il est désormais possible de faire partie de ces deux mondes simultanément, fissurant ainsi les murs idéologiques érigés en particulier dans la charte d’Amiens en 1906 dans le cadre du congrès de la CGT : « le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat ». Mais dans l’histoire, cette confusion n’est pas nouvelle. Elle a existé en particulier au XIXème siècle avec le débat social sur le marchandage, c’est-à-dire une situation dans laquelle un sous-entrepreneur fournit à l’entrepreneur de la main d’œuvre qu’il rétribue lui-même et souvent à moindre prix.

Cette transformation des modalités d’emploi percute donc aussi le monde syndical. Par exemple, la CFDT, lors de son congrès de Marseille, a fait évoluer son discours et parle désormais des « travailleurs » dans leur ensemble, salariés et non-salariés, et donc non plus seulement des salariés.

Au moment où il n’existe plus d’emploi à vie dans la même entreprise, et donc au moment où l’entreprise n’est plus en capacité de garantir la promesse de sécurité et demande de plus en plus de flexibilité, c’est aussi la loyauté des salariés envers l’entreprise qui se réduit. En effet, cette loyauté était la contrepartie d’une sécurité garantie. Il y a donc une montée de la contractualisation, c’est-à-dire d’une demande de plus en plus forte des salariés d’éléments précisés dans le contrat de travail (possibilité de mobilité internationale, primes, …), et le développement de nouvelles relations qui sont davantage commerciales et qui sont incarnées par les travailleurs indépendants. (...)

Avec le foisonnement des contrats, et une évolution profonde des métiers, on voit bien que c’est tout l’écosystème de l’emploi, la structure de l’emploi, qui se modifie autour des entreprises. Ces nouvelles réalités peuvent parfois s’imposer aux entreprises dans le cadre de la recherche de nouveaux talents car le rapport de force peut s’inverser entre les travailleurs et les recruteurs.

Ce n’est donc pas seulement la nature des activités humaines qui évolue - « la révolution du travail » - mais bien l’emploi en tant que relation sociale, en tant que relation humaine, entre les individus et les entreprises employeurs, qui est aujourd’hui au cœur des grandes mutations que nous vivons.”

Laurent Grandguillaume

* Ex-député socialiste à l’Assemblée nationale (2012-2017) Laurent Grandguillaume est aujourd’hui directeur du développement du groupe Missioneo – ITG, spécialisé dans le portage salarial. Vice-président de la fondation Travailler Autrement, il préside l’association nationale "Territoires zéro chômeur de longue durée" , née d’une initiative qu’il a lancée dans le cadre de son mandat de député et qui a fait l’objet d’un texte de loi.

Laurent Grandguillaume est intervenu comme médiateur pour chercher un règlement à deux conflit qui ont fait l’actualité : celui entre les auto-entrepreneurs et les artisans en 2013, puis celui opposant en 2016 les taxis et les plateformes en ligne de VTC.
Il est notamment l’auteur d’un mémoire au CELSA sur le thème "La relation entre les travailleurs indépendants et les entreprises, de nouveaux enjeux pour les ressources humaines".

- Lire le texte intégral de l’analyse de Laurent Grandguillaume « Révolution du travail, révolution de l’emploi, de quoi parle-t-on ? Entendons-nous sur les mots »

>>> Sur ces sujets on lira aussi sur Consulendo.com :

- « L’économie participative en questions »
- « Le travail est-il fini ? »

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