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Etats généraux de la presse écrite
Pour un Fonds d’investissement national dédié aux médias d’information (*)
par Jacques Gautrand
 

Nicolas Sarkozy a officiellement lancé le 2 octobre 2008 les Etats généraux de la presse écrite.
Il s’agit d’une série de consultations auprès des différents acteurs de la presse afin de trouver des remèdes à la crise structurelle que vit ce secteur.
Dans cette perspective, je propose dans l’article, ci-dessous, la constitution d’un Fonds d’investissement privé dédié aux médias d’information.
J.G.

(*) P.S. Je relève avec satisfaction que ma proposition a été évoquée au Sénat lors de l’examen du Projet de loi de finances pour 2009 :
« Votre rapporteur pour avis note également que le groupe de travail « Presse et société » au sein des États généraux a porté une attention toute particulière à la possibilité de créer un fonds national d’investissement dédié à la presse, sur la base d’une contribution élaborée par M. Jacques Gautrand, ancien rédacteur en chef délégué au groupe « Expansion », et disponible sur le site Internet des États généraux. Ce dernier suggère d’ouvrir d’abord ce fonds aux journalistes et professionnels de la presse afin de les inciter à « produire l’avenir de leur métier.  »
- Lire le compte-rendu complet de la séance sur le site du Sénat

Après les charbonnages, le textile, la sidérurgie, la presse imprimée est la dernière grande industrie du 19ème siècle à vivre une longue et difficile période de restructurations.

D’aucuns n’ont pas hésité à annoncer la mort prochaine des journaux par K.O. face à Internet... Une issue fatale qui n’est pourtant pas la plus probable : il se crée toujours, bon an mal an, de nouveaux titres, notamment dans la presse magazine. Le cinéma et la télévision n’ont tué, comme certains le craignaient, ni le théâtre ni le livre. Tous les médias vivent, par contagion, des métamorphoses successives ; les nouveaux arrivants obligeant les « traditionnels » à se transformer, parfois radicalement.

Syndicats et associations de journalistes ont exprimé leurs réserves quant aux résultats à attendre de ces états généraux, soupçonnant l’Elysée de préparer le terrain à de nouvelles concentrations ou de vouloir renforcer le pouvoir capitalistique de certains éditeurs de presse…

La dégradation des conditions de travail dans les rédactions, la compression des effectifs, les politiques d’externalisation, la paupérisation des pigistes… conduisent les journalistes à s’interroger, avec des inquiétudes légitimes, sur leur avenir professionnel, sur celui de leur métier, sur leur place dans la société et sur leur rôle dans le fonctionnement des démocraties modernes. D’autant que ces dernières années, s’est installée une forme de divorce entre citoyens et médias, souligné par des études récurrentes comme le Baromètre TNS Sofres/La Croix.

Entre bien public et « marchandise »

Dans nos économies de marché, l’information est à la fois un bien public, condition même de la vie démocratique, et un bien marchand.

Pour paraphraser Malraux, si l’information est un art, elle est aussi une industrie : elle se produit, elle se stocke, elle est distribuée, rétribuée, elle s’achète, elle se vend …

Si bien que nombre d’éditeurs tiennent aujourd’hui l’information pour un « produit » comme un autre, un « contenu » destiné à remplir des « tuyaux », à « animer » des canaux...

En même temps, un journal ne peut être considéré comme un « produit de consommation courante » comme un autre, car il est un élément de la citoyenneté. Il revient à la presse d’information d’éclairer l’opinion des citoyens. Elle est un des acteurs indispensables de l’éducation à la démocratie.

C’est pour cela qu’un arsenal de lois, règlements, dérogations, subventions, statuts spéciaux et autre corporatisme, encadre, au motif de la « préserver », la presse française.

Or cela n’a empêché ni l’accumulation par certains journaux de déficits d’exploitation récurrents, ni l’érosion du lectorat, ni la cession ou l’arrêt de titres.

Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal "Le Monde", écrivait en 1956 :
« la presse doit pouvoir s’industrialiser et demeurer saine. Elle ne doit pas être une presse...d’industrie. »

Un défi toujours d’actualité.

Rappelons que les sociétés de presse sont aussi ... des entreprises. Elles doivent équilibrer leurs comptes pour assurer leur pérennité.

Comme dans d’autres secteurs d’activité, ces entreprises obéissent à la loi de la concentration, à la recherche d’économies d’échelle. On voit ainsi se constituer, à l’échelle planétaire, des conglomérats de médias qui intègrent quotidiens, magazines, livres, chaînes de radio, de télévision, portails Internet, labels musicaux, sociétés de production, jeux vidéo… à l’instar de News Corp. du Magnat Rupert Murdoch. Si l’Europe est concernée par ce processus de concentration, on notera que, dans le domaine des médias, la France ne peut se prévaloir de champion de taille internationale.

Entre conglomérats internationaux et publications artisanales, existe-t-il un espace pour des sociétés de presse indépendantes, proposant des produits de qualités - déclinés sur différents supports (cela est désormais incontournable) – et rentables ?

Tel est le défi auquel les éditeurs de presse français sont confrontés.

L’information a un prix...et elle a aussi un coût.
Qui est prêt à l’assumer ?

Les journalistes sont de plus en plus tributaires des logiques économiques des groupes qui les emploient ... logiques sur lesquelles, à quelques exceptions près, ils pèsent de moins en moins.

Au cours des années passées, les journalistes ont laissé le pouvoir au sein des groupes de presse aux éditeurs, venus de l’industrie, de la finance ou du marketing. Au nom d’une séparation stricte entre ce qui relevait de l’éditorial et de la gestion.
Le résultat aujourd’hui est que les objectifs de gestion imposent les conditions de la « production éditoriale » … et que le pouvoir de décision des journalistes au sein des entreprises de presse est particulièrement affaibli.

Reconquérir le terrain abandonné aux gestionnaires

Comment les journalistes peuvent-ils reconquérir leur pouvoir et peser significativement sur les orientations stratégiques des sociétés éditrices ?

Ils peuvent le faire en décidant de s’investir dans le capital de ces sociétés.

A condition de fixer des règles de bonne gouvernance et d’éthique, l’alliance du capital intellectuel et du capital financier me paraît un levier de progrès.

L’expérience montre que l’indépendance éditoriale des journaux repose largement sur la santé économique des sociétés qui les éditent. Des entreprises structurellement déficitaires ne peuvent porter durablement une information libre et de qualité… A moins d’être vouées à la marginalisation ou à toutes sortes de compromissions ou d’expédients.

Les sociétés des rédacteurs (encore trop peu nombreuses) se révèlent des contre-pouvoirs pertinents, mais elles n’ont guère le moyen de peser sur les évolutions capitalistiques ni sur les changements d’actionnaires.

Pour cela, il faudrait que les rédactions deviennent des actionnaires de poids.

Trop peu d’entreprises de presse ont ouvert leur capital à leurs collaborateurs. Il est vrai que cette association paraît encore suspecte aux yeux de certains salariés et syndicats dans un pays où le mot capital a toujours des relents sulfureux… Gageons que la crise financière n’arrangera pas cette perception.

Pourtant c’est maintenant qu’il faudrait largement populariser l’actionnariat salarié… dans l’économie réelle ! Les entreprises qui renforceraient ainsi leurs capitaux permanents seraient moins dépendantes des marchés financiers.

A côté de l’actionnariat salarié propre à chaque société, on peut aussi imaginer une forme d’actionnariat salarié « mutualisé » pour la presse.

Besoin de fonds propres dans une perspective de long terme

La presse d’information a besoin de « capitaux longs » ; elle a impérativement besoin d’investisseurs en fonds propres de long terme.

Des fonds privés de capital investissement (Private Equity), souvent d’origine anglo-américaine, ont pris des participations dans les médias. Ces fonds opèrent dans une logique de revente (au bout de cinq-sept ans) à un autre investisseur, à un industriel, ou en Bourse, motivés par la perspective de plus-values. Dès lors, ils sont conduits à ne s’intéresser qu’aux « cibles » les plus profitables et à forte croissance...

Ce qui pose inévitablement la question de la gouvernance des entreprises de presse.

C’est pourquoi je suggère le lancement d’un Fonds national d’investissement spécialement dédié aux médias d’information qui aurait un horizon de long terme et dont l’actionnariat serait prioritairement ouvert aux journalistes et aux professionnels de la presse.

En proposant les actions de ce Fonds aux quelque 40 000 journalistes professionnels (en activité et retraités), on pourrait, sur la base d’une souscription individuelle moyenne (hypothèse basse) de 500 euros par actionnaire, espérer lever un capital initial de 20 millions d’euros… Ce capital de base devrait être « abondé » par une participation durable de la Caisse des Dépôts, institution publique - pilier d’un futur « Fonds souverain » à la française - et qui est aujourd’hui un des acteurs majeurs du capital investissement de proximité. On pourrait d’ailleurs légitimement envisager « d’adosser » la gestion de ce Fonds dédié à la presse à la Caisse des Dépôts.

La BEI (Banque européenne d’investissement) pourrait aussi être sollicitée pour apporter des capitaux complémentaires, puisqu’il entre dans sa mission de financer les PME européennes.

Ce Fonds dédié à la presse et aux médias d’information devrait avoir l’objectif de mobiliser, dans un premier temps, quelque 50 millions d’euros pour ses opérations. Selon les professionnels du Private Equity, il faudrait viser de réunir un capital de 100 millions d’euros pour disposer d’une capacité d’intervention suffisante. Dans cette perspective, il faudra imaginer un montage juridique qui puisse garantir la majorité des droits de vote aux actionnaires issus des métiers de la presse (quand bien même ils ne détiendraient pas la majorité absolue du capital).

Ce Fonds disposerait alors d’une marge de manœuvre appréciable pour investir non seulement dans des entreprises de presse menacées de démantèlement ou d’OPA hostiles, mais aussi dans des médias indépendants ayant besoin de renforcer leurs capitaux permanents, ainsi que dans la création de nouveaux titres.

Pour faciliter la transmission de certains médias, il permettrait de monter des opérations de LMBO (leveraged management buy out), c’est-à-dire la reprise de l’entreprise par les journalistes et l’encadrement, en mixant capitaux propres et endettement bancaire... Une technique qui a fait ses preuves dans d’autres secteurs. A condition que les effets de levier ne soient pas totalement extravagants !

Le choix de stratégies éditoriales privilégiant la complémentarité papier-web (voire des diversifications multimédias) ainsi que des ambitions transfrontalières en Europe ou dans les pays riverains de la Méditerranée, seraient de nature à séduire des investisseurs minoritaires – privés ou institutionnels - pour compléter le « tour de table » de ce Fonds spécialisé.

Reste à convaincre la communauté des journalistes de ne pas se laisser enfermer dans un rôle de « producteurs de contenus », mais aussi d’oser prendre le risque de devenir des investisseurs et des actionnaires pour « produire » l’avenir de leur métier.

Un Fonds d’investissement dédié, doté de règles de gouvernance et d’éthique bien balisées, mutualisant les capitaux levés et donc réduisant le risque, peut se révéler un support attrayant.

Jacques Gautrand

- Faites part de vos réactions à : jgautrand(arobase)consulendo.com

- Retrouvez cet article sur le site Journalisme.com, et sur le blog « ça presse ! »

« ça presse ! » un blog pour et par les journalistes :

Le collectif de journalistes « ça presse ! » lance son blog à l’heure des Etats-généraux de la presse écrite. Explication :
« Ce blog est né d’un désir commun d’échanger sur la pratique de notre métier pour l’améliorer et - pourquoi pas ? - le réinventer !
(...) Au delà des Etats-généraux, ce blog, comme l’association « ça presse ! » , vous propose d’y échanger et de partager des points de vue, des analyses, des expériences et des actions pour promouvoir un journalisme de qualité, pour redonner à notre métier sa mission citoyenne, à l’information une plus forte crédibilité, au public une meilleure confiance en notre profession. » « ça presse ! »

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Post-Scriptum :

Quatre groupes de travail animés par des professionnels.

Quatre "chefs de pôles" sont chargés de conduire les débats et les réflexions des Etats généraux de la presse écrite :

- Bruno Frappat : "Quel avenir pour les métiers du journalisme ?"
- Arnaud de Puyfontaine : "Imprimer, transporter, distribuer, financer : comment régénérer le processus industriel de la presse écrite ?"
- Bruno Patino : "Le choc d’Internet : Quels modèles pour la presse écrite ?"
-  François Dufour : "Presse et société : comment répondre aux attentes des lecteurs et des citoyens ?"

Chaque "chef de pôle" a réuni autour de lui des professionnels, des experts et des représentants des syndicats.
Le Forum des sociétés de journalistes (SDJ) n’a pas réussi à se faire inviter officiellement comme partie-prenante aux travaux.

Participent également au sein des différents groupes des représentants de l’Etat.
L’objectif fixé est de réunir les premières recommandations avant la fin de l’année.

Un site officiel fait le point sur l’avancement des travaux des Etats généraux de la presse.

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