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Le mythe de la gratuité d’Internet
Par Dominique Maniez
 

Enseignant à l’Enssib (École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques), spécialiste des TIC, Dominique Maniez vient de publier "Les dix plaies d’Internet" (voir notre rubrique Livres).

Consulendo.com vous propose, ci-dessous, des extraits d’une conférence qu’il a donnée récemment à Lyon sur la problématique de la gratuité.

Dominique Maniez « De manière assez paradoxale, jamais notre économie marchande n’a autant baigné dans la gratuité. Les publicités n’arrêtent pas de nous proposer des produits et des services gratuits… Pourtant, à bien y réfléchir, le concept de la gratuité est extrêmement complexe. Ce qui est gratuit n’a pas la même signification pour un économiste, un sociologue, un ethnologue ou bien encore un théologien. (…)

« Chacun sent bien, par exemple, qu’il y a une différence entre l’école publique, le potlatch ou bien encore la presse gratuite, même si ces trois objets font tous référence à la gratuité. Dans le cas de l’école, on a affaire à un service public financé par l’argent des contribuables et l’État impose la gratuité de ce service qu’il considère comme fondamental pour l’édification des citoyens. Le potlatch, qui a notamment été étudié par Marcel Mauss dans son « Essai sur le don », renvoie à une forme religieuse de l’offrande : le don est par essence gratuit, mais il conditionne une forme de reconnaissance sociale. Quant à la presse gratuite, elle est financée par l’argent de la publicité et ses lecteurs ont le sentiment qu’on leur offre quelque chose, même s’il est parfois bien difficile d’identifier la nature exacte du cadeau…

« Bref, la gratuité a envahi notre vie quotidienne et nous croulons sous les échantillons gratuits, certains consommateurs se vantant même d’arriver à ne vivre que de produits qu’ils n’achètent pas ou qu’ils se font rembourser. (…) Dans ces conditions, il était bien normal qu’Internet participât à cette culture de la gratuité et devienne même le fer de lance de ce mouvement de fond qui vous fait passer pour un ringard quand vous avouez que vous avez acheté de la musique sur Internet. (…)

« Il n’y a pas de repas gratuit »

« Cette célèbre formule de Milton Friedman, économiste de l’école de Chicago, s’applique bien entendu aussi au domaine de l’Internet et le bon sens nous commande de reconnaître que rien n’est vraiment gratuit en ce bas monde. Attardons-nous un instant sur la présupposée gratuité d’Internet. On entend dire très souvent que sur Internet les échanges sont dématérialisés, ce qui induit une certaine forme de gratuité.

« Il y a dans cette formulation un contresens technique que nous allons tenter d’expliciter : si l’on prend l’exemple de la musique, jusqu’à un passé récent, le moyen le plus simple pour écouter son chanteur préféré tout en faisant son jogging, consistait à se procurer un CD et à l’insérer dans un baladeur. Aujourd’hui, la donne technologique a changé et on utilise un baladeur MP3 qui aura été alimenté par des chansons téléchargées (illégalement ou non) sur Internet, ou bien grâce à un CD que l’on aura « rippé » sur son disque dur. En quoi le fait que l’on ne voie plus vraiment la matérialité du disque confère-t-il un caractère immatériel à l’écoute d’une chanson ?

« L’adjectif virtuel que l’on associe volontiers au cyberespace indique bien également que la matérialité des phénomènes techniques n’apparaît pas clairement à l’utilisateur qui dispose d’un bureau virtuel ou d’une mémoire virtuelle. Pour autant, il ne s’agit absolument pas de nier cette matérialité et l’absence de sa perception ne signifie pas du tout qu’elle soit inexistante. Si l’on reprend notre exemple de baladeur MP3, il faudra pour l’alimenter l’existence d’un réseau physique (câble en fibre optique, câble en cuivre, satellite, liaison radio, routeurs, répéteurs, etc.), d’un opérateur Internet (les fameux FAI, fournisseurs d’accès) à qui l’on paye un abonnement, et un ordinateur (écran, clavier, souris, unité centrale, etc.). En matière de dématérialisation, il faut quand même avouer que l’on fait mieux. Et l’on ne parle même pas des logiciels nécessaires à l’ensemble des opérations ni du coût en électricité dont des études récentes montrent qu’Internet n’est pas vraiment écologique en la matière.

« Dans ces conditions, pourquoi s’ingénier à parler de l’économie des biens immatériels ? Le droit de la propriété intellectuelle reconnaît un caractère immatériel à l’œuvre d’art, mais il nous est impossible de ne pas constater que toute expression artistique requiert une certaine forme de matérialité pour toucher un public. Et ce n’est pas la numérisation de l’information, qu’il s’agisse de musique, de cinéma ou de littérature, qui va changer au fond les choses.

« En passant d’un support à un autre, on a certes fait des économies qui sont parfois spectaculaires (notamment dans le cas du livre numérique), mais le passage au support numérique n’implique pas la dématérialisation et par conséquent la gratuité totale du processus de production et de diffusion des œuvres d’art.

« Pourtant, pour de nombreux internautes, la Toile est devenue synonyme de gratuité en matière de musique et de cinéma puisqu’en quelques clics il est possible de faire son marché sans rien dépenser et ainsi profiter des œuvres, parfois même avant leur commercialisation. Cette situation a fait réagir les professionnels de l’industrie du disque et du cinéma car la généralisation d’Internet couplée à la montée en puissance des débits et à l’émergence des logiciels de P2P (peer-to-peer) qui autorisent le partage de fichiers entre des millions d’internautes ont contribué à mettre en place un système de piratage généralisé à l’échelle industrielle.

« Un des grands arguments des défenseurs du P2P est que ceux qui téléchargent beaucoup de musique sont en fait de gros acquéreurs de biens culturels, le téléchargement de musique leur permettant de découvrir de nouveaux artistes dont ils s’empressent par la suite d’acheter les disques. Dans cette optique, le P2P servirait donc de vitrine virtuelle, ce qui devrait logiquement développer les ventes de disque. Malheureusement, les faits sont parfois têtus et viennent démentir les plus belles argumentations. En effet, depuis cinq ans, les ventes de disques sont en perpétuelle chute, ce que confirment les chiffres du rapport de l’Observatoire la musique / GfK [1] (...)

Remise en cause du droit d’auteur

« Parallèlement à l’accroissement du téléchargement illégal, on assiste chez certains théoriciens à une remise en cause du droit d’auteur qui, en France s’est péniblement constitué à partir du XVIIIème siècle. (…) En fait, un des principaux arguments des détracteurs du droit d’auteur est que le changement de support doit forcément impliquer une modification du droit. En quoi le passage d’un support comme le CD à un support qualifié d’immatériel comme le format MP3 pourrait-il bien changer la donne du point de vue du droit d’auteur ? Il me semble que l’on confond une réalité technique avec un problème purement intellectuel.

« Dans le même ordre d’idées, bon nombre d’internautes somment le droit d’auteur de s’adapter aux nouvelles technologies. En général, ceux qui souhaitent légaliser le téléchargement n’argumentent jamais leur thèse, mais assènent comme une évidence que c’est au droit de s’adapter. Il semblerait que personne n’ose poser la question inverse : pourquoi Internet ne s’adapterait-il pas au droit d’auteur ? Pourquoi balayer d’un revers de main le droit de la propriété littéraire et artistique qui, bien qu’historiquement récent, est toutefois beaucoup plus ancien qu’Internet ? Les amateurs de nouvelles technologies seraient-ils à ce point ignorants du sens de l’histoire pour souhaiter annihiler sans vergogne l’héritage des deux-cents dernières années et nier le contexte historique de l’élaboration du droit d’auteur ?

« D’un point de vue purement symbolique, accepter de copier sans payer une œuvre, c’est implicitement reconnaître, non pas que l’œuvre n’a pas de valeur, mais que l’auteur n’est pas digne de recevoir une juste rétribution pour son travail. Et si nous réapprenions « la considération qu’on doit aux gens de lettres » et admettions que cette première forme de reconnaissance passe par le paiement d’un droit d’accès à leurs œuvres ?

« À force de copier à tour de bras sans devoir rendre des comptes à qui que ce soit, certains internautes pensent d’ailleurs que tout leur appartient et on peut voir dans la généralisation du copier-coller chez les lycéens et les étudiants une conséquence de cette attaque systématique du droit d’auteur. Si la propriété intellectuelle n’existe plus, pourquoi se forcer à réfléchir à traiter le sujet d’un devoir alors qu’il suffit de recopier la prose de quelqu’un d’autre ? (…)

« Prostitution informationnelle »

« Je terminerai en évoquant brièvement ce que je nomme la prostitution informationnelle. Nous utilisons souvent sur Internet des services gratuits parce que nous acceptons de monnayer notre vie privée. Nous vendons nos données personnelles à des marchands qui, en échange, nous fournissent gratuitement un service. Bien entendu, parler de gratuité en la matière est un abus de langage puisqu’il y a une transaction plus ou moins consciente entre l’internaute et le fournisseur de services. On peut ainsi légitimement se demander si tous les utilisateurs du service de messagerie de Google, Gmail, ont bien lu la clause du contrat qui stipule que « les ordinateurs de Google traitent les informations contenues dans vos messages électroniques à des fins diverses, et notamment afin d’assurer l’affichage et la mise en page des informations, d’afficher des annonces publicitaires et des liens contextuels ciblés, de prévenir les courriers électroniques indésirables (spams), d’assurer la sauvegarde de vos courriers électroniques, ainsi que pour d’autres motifs nécessaires à la fourniture du service Gmail. »  [2]

« Vous avez bien entendu : cela signifie donc que Google procède à une analyse sémantique de vos courriels et vous envoie en retour de la publicité. Imaginez-vous un système où le facteur ouvre votre courrier avant de le déposer dans votre boîte aux lettres et glisse ensuite quelques publicités ciblées en fonction du contenu des lettres que vous avez reçues ? La gratuité ne peut pas tout justifier et il paraît extrêmement dangereux d’abandonner certains principes sous le prétexte de la gratuité.

« On pourrait multiplier à l’envi ce genre d’exemples en examinant les clauses des contrats des principaux services gratuits sur Internet. Les réseaux sociaux, et notamment Facebook, sont de véritables machines à engranger des données personnelles. Les sites qui permettent de retrouver ses anciens copains d’école (Copains d’avant ou Trombi) sont aussi d’excellents moyens d’obtenir des renseignements sur la vie privée des gens. Mais que ne ferait-on pas pour retrouver ses anciens camarades de classe même si l’on ne prend pas la peine de s’interroger sur les raisons qui font qu’on les a perdus de vue ?

« On nous a pourtant appris qu’il fallait lire les petites lignes des contrats, mais comme les contrats qui nous lient à ces fournisseurs de service n’engagent pas d’espèces sonnantes et trébuchantes, nous ne prenons pas le temps ni la peine de lire les clauses de ces textes qui sont pourtant souvent fort instructifs. Par exemple, certains de mes collègues sont fanatiques d’un outil qui se nomme Doodle et qui permet d’effectuer des sondages en ligne, ce qui se révèle pratique pour fixer par exemple la date d’une réunion. Quand je les ai interrogés pour savoir s’ils avaient lu la déclaration de Doodle en matière de confidentialité, ils ont répondu par la négative et ont sans doute pensé que j’étais un dangereux paranoïaque. Pourtant, quand on prend la peine de lire jusqu’au bout la prose de Doodle, on s’aperçoit que toutes les clauses sont conformes au respect de la vie privée, mais que la dernière stipule que la politique de confidentialité peut être remise en cause à tout moment, sans préavis…

« Pour finir, on peut aussi légitimement s’interroger sur la pertinence d’un moteur de recherche gratuit. La recherche de l’information (tout comme sa production) coûte cher et il faut bien que quelqu’un paye. Prétendre que l’on peut, sans effort intellectuel, accéder à des informations pertinentes est une vision de la recherche d’information qui transforme le citoyen en automate et pas en sujet raisonnable. Mais que penser également de la représentation induite par le bouton « J’ai de la chance » d’un célèbre moteur de recherche ? La recherche d’information s’apparente-t-elle à une tombola ?

« En conclusion, je dirai qu’il ne s’agit absolument pas d’appeler au boycott d’Internet, mais tout simplement de prôner une pratique raisonnée de la Toile où les mots ont encore un sens. Soyons des acteurs avisés de l’Internet et ne tombons pas dans les pièges grossiers que nous tendent les marchands quand ils nous promettent la gratuité. Si nous sommes devenus leur cible, posons-nous la question de savoir qui nous tire dessus et pourquoi. Restons sur nos gardes et refusons la culture du gratuit, sinon nous allons le payer fort cher. »

Dominique Maniez

Vous trouverez le texte intégral de cette conférence et d’autres infos sur le site de Dominique Maniez : http://www.cosi.fr

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