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« L’Empire du mail » de Jean Grimaldi d’Esdra (éditions Librinova)

« Au commencement était le mail » semble être la nouvelle règle de fonctionnement des managers. S’il (...)

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ANALYSE
Le « déclassement » des PME
Par Olivier Torrès*
 

Dans l’ordre protocolaire, comme dans la façon dont on les présente en général, les PME sont minorées ou ignorées. Spécialiste du monde des PME, l’universitaire Olivier Torrès * analyse ce "déclassement", une vision condescendante à l’égard de ces entreprises à taille humaine, qui déprécie dans l’imaginaire collectif leur contribution réelle à l’économie.

- Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits de son article avec l’aimable autorisation de « Constructif », revue de réflexion de la Fédération française du bâtiment ; à lire dans son intégralité sur « Constructif »

« Les PME restent confinées dans le rôle d’un Tiers-état  » Olivier TorrèsPar Olivier Torrès*

« Monsieur le préfet, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les chefs d’entreprise », voilà en quels termes et dans quel ordre s’expriment avec constance les présidents de chambre de commerce et d’industrie, les présidents de chambre des métiers, les présidents de chambre d’agriculture, les présidents des syndicats patronaux, que ce soit le Medef, la CGPME ou l’UPA.

Tous les représentants du monde patronal commencent leur discours en public par remercier d’abord la présence du représentant de l’État, puis celle des élus locaux. Dans l’ordre protocolaire, le chef d’entreprise n’arrive qu’en fin de peloton.

Pierre Bourdieu disait que l’État était « un producteur de principe de classement » .(1)

Pour comprendre la place de la PME dans la société française, il n’est pas inutile de s’intéresser à l’ordre de préséance. Cet ordre est une hiérarchie symbolique définissant le rang des officiels lors des cérémonies protocolaires. Édicté par Napoléon Ier, il a été réactualisé en 1989, en l’honneur de la célébration du bicentenaire de la Révolution française.

Il est cocasse de noter que c’est au nom du Tiers-état qui se libère en 1789 qu’on le « remusèle » deux cents ans plus tard. De manière générale, les classifications sont « des formes sociales socialement constituées et arbitraires ou conventionnelles, c’est-à-dire relatives aux structures d’un groupe considéré » (2).

Or, ici, c’est bien l’État qui se réserve la part du lion, reléguant l’écosystème PME à des rangs si inférieurs que cela en devient humiliant : la 41e place est réservée au président du tribunal de commerce de Paris, à la 48e se trouvent les présidents de CCI France, de l’assemblée permanente des chambres d’agriculture et de l’assemblée permanente des chambres des métiers et d’artisanat et à la 49e le président de la CCI de Paris. La seule notable exception est le président du Cese (Conseil économique, social et environnemental), qui peut, mais c’est plutôt rare, être un dirigeant d’entreprise, comme c’est aujourd’hui le cas en la personne de Patrick Bernasconi ou hier avec Jacques Dermagne.

L’ordre protocolaire

Cette hyperdomination de l’État, particulièrement prisée en France, est-elle surprenante ?

La formule « je me soumets et m’engage », souvent écrite lors des procédures d’appel d’offres public est une illustration de cette domination. Dans la même veine, le couple donneur d’ordre – sous-traitant est également représentatif de cette relégation de la PME-TPE dans le langage courant des affaires. (...)

La force de ce classement est qu’il agit sur les esprits. C’est même sa raison d’être. La puissance symbolique de l’ordre du rang joue pleinement sur le psychisme des acteurs et participe à construire un ordre social fortement hiérarchisé autour de l’État. C’est comme cela que l’État renforce son caractère institutionnel en existant dans la réalité et dans les cerveaux.

Déjà en 1963, Michel Crozier notait que dans un profond sentiment qui mêle hostilité et allégeance, le petit patronat faisait preuve « d’attitude infantile à l’égard de l’État ». (3) (...)

Bien que représentant 99,84 % des entreprises françaises, les PME n’ont fait l’objet d’un ministère de plein exercice qu’en de très rares occasions, et ont été reléguées la plupart du temps à la tutelle de secrétariats d’État tout au long de la Ve République.

Cette hiérarchie n’est pas neutre sur le plan constitutionnel, car les secrétaires d’État sont rattachés à un ministre, ne peuvent contresigner les décrets, n’ont pas de budget propre et ne siègent au Conseil des ministres que sur invitation. À cela s’ajoutent les évolutions sémantiques de l’intitulé (vingt appellations différentes sous la Ve République !), qui augmentent d’un sentiment de confusion ce déclassement permanent !

La PME n’est pas un référentiel stable, de telle sorte que le ministre des PME n’existe pas vraiment. Les PME, peut-être du fait de leur hétérogénéité, ne forment pas une entité ministérielle attractive et rares sont les politiques de premier plan l’ayant occupée, à l’exception de Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre.

[ On relèvera que dans l’actuel gouvernement d’Edouard Philippe aucun portefeuille ministériel n’est nommément en charge des PME, alors qu’Emmanuel Macron a toujours affiché sa sympathie à l’égard des entrepreneurs... NDLR]

Les classements de l’excellence économique : un "trou noir" pour les PME

Mais il n’y a pas que l’État qui classe et déclasse. Notre société regorge de classements qui font la part belle aux grandes entreprises. Le classement Forbes, par exemple, dresse chaque année le palmarès des 500 premières fortunes dans le monde. Le CAC 40 est également à sa manière un classement des principales cotations boursières en France en hiérarchisant les grandes entreprises en fonction du montant de leur capitalisation.

De nombreux magazines publient chaque année pléthore de palmarès. Le dernier en date est le classement des « 100 meilleurs PDG du monde » réalisé par l’Harvard Business Review. « Les PDG les plus performants du monde. Forcément, cela intrigue », commence la journaliste . (4) (...)

Bref, avec ces classements, il faut que tout change pour que rien ne change puisque qu’à la fin ce sont toujours les mêmes hyperfirmes qui sont classées tandis que l’écosystème « PMiste » reste l’éternel absent. On a beau changer les règles, c’est toujours le même jeu de cartes que l’on bat et rebat.

Seules les grandes entreprises ont pignon sur rue, ont droit de cité, elles sont au centre du village planétaire. Le classement LinkedIn des 100 entreprises les plus attractives procède de la même logique que le classement « Best Workplaces » de l’institut Great Place to Work. Cette attractivité des seules grandes entreprises magnifiée par tous ces palmarès et classements exerce par contrecoup un effet repoussoir au détriment des PME, lesquelles éprouvent des difficultés pour recruter...

L’influence des grandes écoles, vivier des futures élites dirigeantes

Les grandes écoles ont aussi un pouvoir déterminant sur les élites françaises et sur les représentations de l’économie. Or ces écoles ont tendance à survaloriser les grandes entreprises au détriment des PME. (...)

C’est un fait, les élèves des grandes écoles préfèrent travailler dans les grandes entreprises ; cela s’explique certainement par des raisons objectives. Ce sont les grandes entreprises qui ont le plus besoin de cadres, et les salaires sont meilleurs dans les grandes entreprises que dans les PME . (5)

Cela explique aussi que l’immense majorité des cours se fonde sur des cas de grandes entreprises. Tous les grands théoriciens du management moderne (Taylor, Fayol, Mayo, Porter, Bartlett et Ghoshal…) se sont basés empiriquement sur la très grande entreprise.

À ce jeu-là, la grande entreprise est l’horizon professionnel le plus crédible pour les étudiants. Certes, de plus en plus d’écoles misent sur la création d’entreprises (EM Lyon…), mais ce sont surtout les start-up et les PME high-tech, c’est-à-dire les « grandes entreprises potentielles », qui suscitent l’attention et l’admiration. Cette attraction mutuelle des grandes écoles et des grandes entreprises fonctionne comme une symbiose. François-Xavier Dudouet et Hervé Joly ont remarquablement analysé la prégnance de certaines écoles comme Polytechnique, HEC et l’ENA dans la formation des dirigeants du CAC 40. (6) (...)

Quand l’historien de l’économie Jacques Marseille (7) regrette que « les historiens [aient] tendance à privilégier les approches macroéconomiques » et négligent « les rudes fantassins de l’économie mondiale » , par fantassin, il entend Pont-à-Mousson, Rhône-Poulenc, Renault… « L’historiographie, en accordant une place centrale au concept de révolution industrielle, s’est […] longtemps focalisée sur la grande entreprise et l’usine, délaissant les petites entreprises et les artisans . » (8)
Le cas le plus emblématique de ce biais est illustré par les travaux de l’américain Alfred Chandler
, qui se consacrera toute sa vie à l’étude des grandes entreprises. L’explication de cette focalisation sur les seules grandes entreprises tient au rôle primordial des archives dans le travail de l’historien. Et à ce compte-là, si la grande entreprise fournit un terrain riche et fertile, les PME présentent le plus souvent des archives faméliques, voire inexistantes. (...) Ce poids des archives est encore plus fort quand la grande entreprise est nationalisée en raison de son importance sur le plan macroéconomique. Or, dès lors qu’une entreprise appartient à l’État, elle est soumise, comme une administration, à fournir ses archives. Ainsi, pour le cas français, on retiendra les travaux de Jean-Pierre Daviet sur le tricentenaire de Saint-Gobain ou ceux de Patrick Fridenson, autre précurseur dans l’usage des archives d’entreprise, qui s’est consacré aux usines Renault.

Grand patron ou entrepreneur : une confusion sémantique

Mais ce biais des archives porte en lui le germe d’une énorme confusion de beaucoup d’historiens, entre les dirigeants managers non propriétaires et les vrais patrons patrimoniaux.

Ainsi peut-on lire dans le Dictionnaire historique des patrons français : « Quoi de commun entre Jean-Marie Messier, dit “Moi-Même Maître du Monde”, fondateur d’un empire mondialisé de communication, et le directeur d’une fabrique de rubans de Saint-Étienne dans les années 1880 ? Entre le dirigeant d’une société d’exportation basée en Indochine et Anne Lauvergeon [ex-PDG d’Areva] ? Entre la famille Rothschild et Jean Panzani ? Si leurs parcours et leurs vies n’ont rien en commun, ou presque, tous sont des patrons . » (9)
Or, ni Anne Lauvergeon ni Jean-Marie Messier ne sont des patrons au sens étymologique du terme. Ils sont des patrons par abus de langage, issus tous deux de la sphère de la fonction publique et des ministères !

La liste de ces « hauts fonctionnaires-grands dirigeants » est longue et témoigne de parois poreuses entre les écosystèmes bureaucratiques privé et public, comme naguère celles qui séparaient le clergé de l’aristocratie.

Les PME, quant à elles, restent confinées au rôle de Tiers-état .

* Olivier Torrès

- Professeur à l’université de Montpellier et à Montpellier Business School, Olivier Torrès a fondé Amarok, le premier observatoire de la santé des dirigeants de PME. Il a publié plusieurs livres et de nombreux articles. Et notamment, « La santé du dirigeant. De la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire » (dir.), De Boeck, 2e édition, 2017, « Les grands auteurs en entrepreneuriat et PME » (avec K. Messeghem, dir.), EMS, 2015 ; « Les très petites entreprises. Un management de proximité » (avec A. Jaouen, dir.), Lavoisier, 2008.
On lira avec intérêt le chapitre rédigé par Olivier Torrès dans la revue annuelle Sociétal 2017 que publie l’institut de l’Entreprise : « Les PME, Tiers-état permanent ».

- Lire aussi sur Consulendo l’article d’Olivier Torrès sur le thème : « La solitude, "compagne de route" du chef d’entreprise »

NOTES :

- (1) Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France 1989-1992, Raisons d’agir-Seuil, 2012.
- (2) Pierre Bourdieu, op. cit.
- (3) Michel Crozier, Le phénomène bureaucratique, Seuil, « Points essais », 1963.
- (4) Caroline Montaigne, « Les 100 meilleurs PDG du monde », Harvard Business Review France, 2015.
- (5) Hervé Dubois et Yves Jauneau, « Emploi et salaires dans les très petites entreprises entre 2000 et 2009 », Dares Analyses, no 64, 2011. - (6) François-Xavier Dudouet et Hervé Joly, « Les dirigeants français du CAC 40 : entre élitisme scolaire et passage par l’État », Sociologies pratiques, no 21, 2010.
- (7) Jacques Marseille, préface de « L’entreprise dans la nouvelle économie mondiale », (Claude Chancel, Michel Drancourt, André Louat et Eric-Charles Pielberg), Presses universitaires de France, 1996.
- (8) Cédric Perrin, « Des utopies conservatrices : Franco, Pétain et les artisans », in Sylvie Guillaume et Michel Lescure (dir.), Les PME dans les sociétés contemporaines de 1880 à nos jours. Pouvoir, représentation, action, PIE Peter Lang, 2008.
- (9) Jean-Claude Daumas (dir.), Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, 2010.

* * *
Lire le texte intégral de cet article sur « Constructif », la revue de réflexion de la Fédération française du bâtiment.
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