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L’éditorial de Jacques Gautrand - Septembre 2014
La démocratie d’opinion, ses dérives et le poison insidieux de la "transparence"
 

Nous sommes définitivement entrés dans la démocratie d’opinion.

La démocratie d’opinion est le stade actuel de la démocratie représentative dont les bases avaient été jetées au 18ème siècle dans les pays industrialisés.

Rappelons le principe de la démocratie représentative : la « souveraineté nationale » appartient au peuple qui en fait délégation à des représentants élus pour exercer le pouvoir législatif et exécutif en son nom.

Ce système qualifié par Winston Churchill de « pire système à l’exception de tous les autres » a fonctionné pendant deux siècles.

L’expansion planétaire des médias de masse, leur pouvoir grandissant dans la formation des opinions publiques, et surtout, depuis une vingtaine d’années, l’essor fulgurant des médias électroniques et le sacre de l’Internet, ont bouleversé le fonctionnement de la démocratie représentative : au motif que les citoyens réclament plus de "démocratie directe" et plus de "transparence"...

Parallèlement, la multiplication des sondages d’opinion - utilisant des techniques de psychologie sociale développées aux Etats-Unis - a donné naissance à une nouvelle source de légitimation politique : l’Opinion publique.

La combinaison de ces différents facteurs conduit à l’avènement de la démocratie d’opinion ...

L’Opinion publique :
une "souveraine" inconstante et capricieuse

'Marianne 2014' - Projet de gravure pour La Poste de Nicolas Vial De même que les révolutionnaires de 1789 avaient remplacé le Roi par le Peuple souverain, les démocraties modernes ont remplacé le Peuple par l’Opinion publique...
L’Opinion publique peut sembler une entité abstraite, mais elle n’est pas une chimère : tous les acteurs publics s’y réfèrent,
soit pour s’en réclamer, soit pour tenter de la séduire et de s’en servir.

L’Opinion publique, par la place centrale qu’elle occupe dans notre société des écrans et des médias, a une existence propre et peut être qualifiée de fait social.

Omniprésente, envahissante, toute-puissante, cette Opinion publique est la cristallisation d’une opinion dominante, formatée et diffusée par le système des médias et des écrans.

Et cette opinion dominante devient la norme qui s’impose à tous…

Cette nouvelle souveraine, versatile et capricieuse, qui régente notre quotidien, le politologue Jacques Julliard l’a justement surnommée « La Reine du monde » dans un petit livre percutant, sous-titré : « essai sur la démocratie d’opinion » (1)

La caractéristique de cette Opinion publique ? Elle varie, fluctue, change et brûle souvent dès le lendemain ce qu’elle a adoré la veille ...

L’Internet et la multiplication des médias d’information en continu - qui se nourrissent mutuellement - d’une part, et, d’autre part, l’explosion des réseaux sociaux (plus justement appelés en anglais social medias) ont libéré, au delà de tout ce que l’on pouvait imaginer, un déchaînement d’expressions qui s’agrègent dans ce flux perpétuel de l’Opinion publique, mouvant, changeant, capricieux et versatile.

Or le problème, c’est que le fonctionnement de nos Etats dépend toujours des "rouages" de la traditionnelle démocratie représentative : des dirigeants élus pour un mandat de plusieurs années. Un fonctionnement qui entre directement en conflit frontal avec les codes de la démocratie d’opinion, laquelle exige instantanéité, réactivité et aussi "transparence" ...

Conflits de légitimité

Cette contradiction insurmontable conduit aujourd’hui à des conflits de légitimité dont on peut observer chaque jour les dégâts. Car

- Le temps médiatique n’est pas le temps de la décision politique ;

- Le temps médiatique n’est pas le temps de la Justice ;

- Le temps médiatique n’est pas le temps de l’économie, de l’entreprise, de l’investissement….

Quelles en sont les conséquences pour les dirigeants politiques et pour les chefs d’entreprise ?

- Les dirigeants politiques ne peuvent plus prendre de décisions difficiles pour le long terme : prisonniers de leur courbe de popularité, ils agissent en fonction des fluctuations erratiques de l’opinion publique, et cherchent davantage à « plaire » à cette opinion qu’à agir pour ce qui est l’intérêt général du pays.

- La production de lois et de règlements s’emballe dans une vaine tentative de « coller » aux attentes de l’opinion publique. On dit que les dirigeants "courent" derrière l’opinion ...

- L’action publique obéit de plus en plus à des considérations démagogiques ou populistes. D’où des décisions absurdes ou lourdes d’effets pervers. Ainsi le "principe de précaution" inscrit dans la Constitution ; l’obsession de l’égalitarisme qui conduit à des décisions purement quantitatives, à l’imposition de quotas dans différents domaines ou à l’adoption de mesures fiscales anti-économiques ; ou encore l’exigence de "transparence" à tout bout de champ - un point sur lequel nous reviendrons.

Des élites "suspectées"

- Dans la démocratie d’opinion, la vie publique donne cette impression d’impulsivité, de décousu, de chaos, sans ligne directrice, sans vision d’avenir ... face à ce déferlement désordonné d’images, de déclarations, d’événements que déverse, à jet continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le système des médias et des écrans, les dirigeants politiques semblent davantage emportés par ce torrent impétueux que capables d’en dominer le cours. D’où ce sentiment d’impuissance qu’ils donnent face au désordre du monde et cette défiance à l’égard des élites dirigeantes que les sondeurs recueillent dans les profondeurs de la population (à moins que cela ne soit encore un des nombreux effets pervers de la démocratie d’opinion) ...

- Pour les dirigeants d’entreprise, le sacre de l’Opinion publique a aussi des conséquences . En cas de crise, d’accident, de restructurations, de conflits, de plans sociaux … le nom de l’entreprise est instantanément mis sous les projecteurs de l’actualité, ses dirigeants deviennent suspects, soupçonnés de vouloir "cacher" la vérité à l’Opinion, et il s’ensuit souvent des dégâts irrémédiables pour l’image de marque (on se souvient des affaires Buffalo Grill ou Spanghero) ...

- L’image est devenue plus importante que la réalité : cela vaut autant pour les hommes politiques que pour les entreprises ... Ces dernières ont pris conscience que l’image de marque est désormais un capital immatériel essentiel. Mais c’est un actif ambivalent : il peut être vite valorisé et tout aussi rapidement dévalué, au moindre incident, dans le tohu-bohu médiatique et le cancan perpétuel des médias sociaux...

La tyrannie de la "transparence"

Une des dérives pernicieuses de la démocratie d’opinion est l’exigence systématique de "transparence" : tout doit être montré, avoué, "dévoilé", "révélé", exposé en public...

Autant il est légitime de demander de tout dirigeant qu’il fasse preuve de franchise, de loyauté, et de cohérence entre ses paroles et ses actes, autant exiger de tout connaître de lui - y compris les détails de sa vie personnelle voire intime - et que toutes les informations le concernant soient accessibles au public (c’est à dire online !) devient inquisitorial : un travers très dangereux qui prépare un totalitarisme soft...

La société des écrans et des médias produisant des images sur tout en permanence, flatte la pulsion trop humaine du voyeurisme. L’exigence de "transparence" brandie à l’égard de certains ne flirte -t-elle pas avec une curiosité malsaine ?

Le fait que la société des écrans et des médias soit une société d’exhibition personnelle ou chacun "affiche" les images de lui même et de ses proches sur les murs du cybermonde - avec les effets pervers que l’on sait (cf. l’affaire récente de détournement par un hacker de photos intimes de stars américaines), explique aussi cet engouement actuel pour la "transparence".
Mais il ne peut le justifier.

Il nous faut réaffirmer haut et fort le droit imprescriptible de chacun au secret, au respect de sa vie privée et intime. C’était une grande conquête des démocraties face aux régimes totalitaires qui visaient à nier la vie individuelle et à refuser la liberté de conscience ou de culte, au nom d’une idéologie collective s’imposant à tous.

Le diktat de la "transparence" absolue conduit à une société de robots.

Non, dans la Cité comme dans l’Entreprise, tout ne peut pas être dit à tout le monde, du moins à un moment donné : il ne peut pas y avoir de décisions ou d’actions pertinentes et pérennes sans des espaces de confidentialité, sans une part de secret. On ne peut pas demander à un dirigeant d’agir de façon responsable si, dans le même temps, on le prive de "son âme et conscience" ; si on lui dénie son intériorité et son quant à soi.

Jacques Gautrand

jgautrand [ @ ] consulendo.com

(1) Éditions Flammarion, coll. "Café Voltaire" - janvier 2008

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