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La chronique de Jacques Gautrand - Septembre-Octobre 2015
L’économie « participative » en questions
 

Les taxis ont obtenu en France l’interdiction de la plateforme UberPop. La société californienne a donné naissance à un néologisme perçu par les opinions publiques comme une menace sérieuse : l’ « ubérisation » des métiers... La loi "Macron II" en préparation qui vise à faciliter la "transition numérique" des PME, devrait aussi, selon les termes du Premier ministre, « répondre à l’ubérisation de l’économie »...

Voici trois réflexions que nous inspire l’économie dite « participative ».

L’économie dite « participative » ou « collaborative » (sharing economy en anglais) suscite beaucoup d’espoirs et d’engouement, notamment auprès des jeunes générations qui y voient une alternative à un capitalisme « sans foi ni loi »…

Si ce modèle « participatif » connaît un essor fulgurant grâce à l’Internet et aux réseaux sociaux, les notions de « collaboration » et de « partage » en économie ne sont pas nouvelles ! Bien avant le règne d’Internet, se sont développées des organisations fondées sur le partage et la mutualisation de ressources telles que les coopératives, les sociétés mutualistes, les associations et fondations, les « SEL » (systèmes d’échanges locaux, nés au Canada), les « tontines » financières… Des organisations qui existent toujours et, pour certaines, qui prospèrent …

Mais lorsqu’on parle aujourd’hui d’économie « participative », on fait généralement référence à des plateformes de mise en relation entre offreurs et usagers de services, dont la caractéristique est que le « client » peut être aussi, à son tour, « prestataire ». On connaît les plateformes les plus célèbres qui proposent notamment leurs services via des « applis » sur mobiles : Airbnb, Uber, BlaBlaCar, Drivy, Lending Club …

Dans l’actualité, les débats, controverses et actions judiciaires visant la société californienne Uber (dans plusieurs pays dont le nôtre) à propos de son fonctionnement (le recours à des chauffeurs « indépendants »), conduisent à réfléchir sur ces nouveaux modèles entrepreneuriaux.

Notre réflexion ne se veut ni définitive ni péremptoire. Dans la société numérique, la vitesse et le foisonnement des transformations incitent à la modestie.
La réflexion sur un tel sujet doit d’être plurielle. Toutes les contributions sont donc les bienvenues.

Voici mes trois questions à propos de l’économie « participative » ...

Trois questions à propos de l’économie « participative »

- 1 - Création de valeur, mais pour qui ?

L’intention affichée de l’économie participative est de « faciliter la vie quotidienne des gens », de "la multitude" (1), en impliquant le consommateur final, l’usager, dans le processus même de production du service : co-voiturage, échange d’appartements, prêts entre particuliers, échanges de services, co-conception …

Pour autant les entreprises qui opèrent dans ce domaine n’ont pas choisi dans leur majorité un statut coopératif/associatif pour se développer (2). Ce sont des sociétés privées à but lucratif, pour la plupart, créées selon le modèle des « start-up ». C’est-à-dire qu’avant même de réaliser leurs premiers bénéfices, elles lèvent des capitaux importants auprès d’investisseurs en capital-risque, séduits par des promesses de fortes plus-values lors de la revente d’actions de ces sociétés.

L’une des sorties « royales » visée par les investisseurs est la Bourse. Autour des valeurs « high-tech » et « TIC » (Internet/Télécom) se sont créées, depuis le début du 21ème siècle, des bulles spéculatives qui induisent des valorisations extravagantes de ces sociétés - en totale contradiction avec les modes classiques d’évaluation fondées sur les actifs « tangibles » ou l’excédent brut d’exploitation.

Ainsi Airbnb qui ne possède aucun hôtel vaut beaucoup plus cher en Bourse que le groupe Accor et ses 3 700 hôtels dans le monde !

Uber, redoutable concurrent des taxis dans une cinquantaine pays en utilisant des chauffeurs "free-lance", n’est pas encore entré en Bourse, mais enchaîne les levées de fonds, lesquelles valoriseraient la société, selon le Wall Street Journal à 50 milliards de dollars, soit plus de cent fois son chiffre d’affaires de 2014 (400 millions de dollars) et alors que l’entreprise serait largement déficitaire …

BlaBlaCar a annoncé mi septembre 2015 avoir levé 200 millions de dollars auprès d’investisseurs internationaux, ce qui valorise cette entreprise à quelque 1,5 milliard de dollars - alors que ses comptes ne sont pas rendus publics, et que son chiffre d’affaires est certainement bien inférieur à un tel montant …

Il est donc légitime de s’interroger sur la nature des « actifs » sur lesquels repose la valorisation capitalistique de ces nouveaux acteurs.

Il est évident que ce ne sont plus, comme dans l’économie traditionnelle, des immobilisations matérielles (immobilier, machines, véhicules, équipements …) qui font la valeur de ces entreprises. Celle-ci repose essentiellement sur la performance de leur processus de mise en relation quasi instantanée entre des demandes et des offres de services (leurs algorithmes). Ainsi que sur la taille de leur « communauté » de « membres », c’est à dire leur fichier d’utilisateurs/prestataires (BlaBlaCar revendique 20 millions de membres dans 19 pays).

Les investisseurs qui risquent leur argent dans ces sociétés font le pari que, dans leur portefeuille de participations, une sur vingt ou cinquante, deviendra un futur Aibnb ou un futur Lending Club … Mais si on médiatise ces « pépites », on ne parle que très rarement des centaines de start-up qui s’arrêtent faute d’avoir trouvé leur marché…

La pérennité de ces plateformes suppose aussi qu’une « foule » considérable d’individus investissent, à titre personnel, dans l’actif qui permettra de délivrer le service recherché  : la mise à disposition d’un appartement, une voiture, un prêt d’argent, etc.

Le modèle de ces plateformes consiste donc à transférer à la « foule », à la « multitude », la prise du risque capitalistique qui, naguère, était assumée par l’entrepreneur lui-même sur ses propres deniers et à ses risques et périls…
Les opérateurs de l’économie « participative » se cantonnent dans un rôle d’ « agrégateur » et d’ « aiguilleur » entre demandes et offres de services, en investissant les fonds levés dans des logiciels et un « back-office ».

Partage de la "plus-value"

Ceci pose donc la question du partage de la « plus-value » financière entre les propriétaires de la plateforme et La « foule » des prestataires/contributeurs. Il serait logique et légitime que ces sociétés, à l’instar de ce que font les coopératives, partagent avec "la multitude" de leurs milliers/millions de « membres » (à la fois prestataires et micro-investisseurs) une partie de leur survalorisation boursière, sous forme, par exemple de distribution gratuites d’actions à ceux qui mettent à disposition leur logement, leur voiture ou qui prêtent leur propre argent en ligne…

Ainsi l’économie « participative » mériterait pleinement son nom, puisque la propriété de la tête de réseau serait, elle aussi, partagée.

- 2 - Demain, tous "free-lance" ?

Un procès s’est ouvert cet été à San Francisco opposant Uber à plusieurs de ses chauffeurs « indépendants » qui demandaient à être requalifiés en salariés de l’entreprise. S’ils obtenaient gain de cause, la société californienne devrait leur reverser tous les arriérés de cotisations sociales et de retraite. Et surtout, ce procès pourrait se transformer en une « class action » ouvrant la possibilité aux 160 000 chauffeurs "free-lance" d’Uber de revendiquer les droits de salarié qu’ils auraient pu toucher … Si tel était le cas, le business-modèle de l’entreprise s’effondrerait.

Mais cela supposerait que les travailleurs indépendants ne le sont que « par défaut » et qu’ils ne désirent qu’une chose, c’est redevenir salariés … Or, on observe, dans la plupart des pays, un développement du travail indépendant « choisi » et une stagnation voire une diminution du salariat classique.

L’association patronale Croissance Plus souligne que « de plus en plus de chômeurs et de salariés s’orientent vers l’entrepreneuriat. Cette évolution du travail est inéluctable. Tout le monde est en quête de « vivre mieux », avec moins de contraintes. Aidons-les dans leurs projets et soyons fiers des start-up qui utilisent la révolution numérique pour améliorer la qualité de service des citoyens. L’économie de demain se joue aujourd’hui. La création de nouveaux business collaboratifs permet à la France de prendre le virage d’une nouvelle croissance qu’il ne faut pas manquer. » « Il faut adapter les règles du jeu entre les acteurs économiques actuels et ces nouvelles entreprises sans avoir peur de la concurrence, ni du progrès », déclare Stanislas de Bentzmann, le président de CroissancePlus.

Il n’empêche, le succès populaire et médiatique d’Uber a fait naître dans l’opinion publique une nouvelle menace assortie d’un néologisme : « ubérisation » ...

L’exercice de beaucoup de métiers, essentiellement dans les services, ne va-t-il pas être remis en cause par des armées d’électrons libres proposant des prestations à prix cassés ? L’exemple le plus souvent cité est celui des traiteurs « à domicile » qui se jouent des charges qui pèsent sur les restaurateurs en place. Mais des métiers normés comme la comptabilité, la finance, l’immobilier …s’interrogent à leur tour.

Alors, comme toujours, les « géants » piqués au vif, finissent par réagir. Ainsi la Sncf investit dans le covoiturage et dans les autocars … Accor investit dans une nouvelle plateforme de réservation en ligne … Et les taxis parisiens viennent d’obtenir l’interdiction de la plateforme UberPop.

Le mérite de l’économie « participative » est qu’elle incite tous les acteurs à réfléchir sur le sens et la place du salariat dans notre société qui revendique plus que jamais le droit à la liberté individuelle et à l’épanouissement de chacun.

Par ailleurs, la multiplication des statuts sous lesquels s’exercera, au cours d’une vie professionnelle au 21ème siècle, un - ou plusieurs métiers successifs, oblige à repenser la protection sociale, historiquement imbriquée au salariat. Le rapport Mettling remis le 15 septembre à Mme la ministre du Travail, esquisse des propositions dans ce sens (3).

- 3 - La course au prix le plus bas peut-elle être le seul horizon d’une économie de services ?

Enfin, troisième point de réflexion, la recherche systématique du « low-cost » dans nos sociétés.

L’une des principales promesses des plateformes « participatives » est de faire faire des économies aux membres de leurs « communautés » en leur apportant des services les moins chers du marché, et en leur permettant aussi de moneyer leurs propres prestations. Les "usagers" seraient donc gagnants sur les deux tableaux !

Si le désir de trouver le meilleur service au meilleur prix est naturel, il faut s’interroger sur les effets pernicieux de la systématisation, depuis une trentaine d’années, de la course effrénée aux prix bas. Tendance encouragée, il est vrai, par les stratégies marketing de la grande distribution – dominant le commerce de détail – et aussi par les pouvoirs publics.

Historiquement, ont peut faire un lien entre l’augmentation continue du prix des énergies fossiles, suite aux trois chocs pétroliers, et la recherche systématique des prix les plus bas dans les achats quotidiens de biens : denrées de consommation courante, alimentation, habillement, électroménager, mobilier, etc.

Ensuite, cette spirale « dépréciative » s’est étendue aux services : voyages, transport aérien, etc. Puis aux différentes prestations de services : services domestiques aux particuliers, services aux entreprises, publicité, communications …

Si le consommateur peut paraître gagnant à court terme, c’est oublier qu’il est aussi un « producteur », travaillant de plus en plus dans le secteur des services (les trois quarts des activités aujourd’hui !). Il scie donc sa propre branche, en dévalorisant le prix de son travail. Car dans les services, c’est l’humain qui constitue à la fois le coût principal et la principale valeur ajoutée.

La « dépréciation » des services n’est pas uniquement lié au modèle de l’économie « participative » ; c’est un mouvement entamé de longue date que la révolution numérique ne fait qu‘accélérer.

Rien ne semble pouvoir arrêter cette spirale "dépréciative". Or elle est comme un poison mortel au cœur de l’économie de services !

Réfléchissons aux conséquences à moyen long terme d’un modèle uniquement fondé sur l’obtention du prix de prestation le plus bas : destruction de valeur globale, perte de repères, destruction d’emplois, dévalorisation de certains savoir-faire… Des prix toujours plus bas provoquent aussi des effets psychologiques en termes de "perte d’estime" pour certains services, pourtant très précieux dans la société contemporaine. L’exemple le plus frappant est celui des prestations d’assistance à domicile qui, du fait de l’allongement de l’espérance de vie et de l’augmentation du nombre de personnes « dépendantes », devraient être une voie royale tant d’un point de vue professionnel que comme facteur-clé de lien social. Or la spirale "dépréciative" entraîne un déficit de vocations et un manque de travailleurs qualifiés dans ce secteur …

En stimulant la créativité, l’innovation, l’économie dite « participative » est un facteur indéniable de renouvellement de l’économie traditionnelle. La concurrence est bonne en soi, mais elle ne doit pas être sauvage.

Dans l’économie «  servicielle » dans laquelle nous sommes entrés, la concurrence doit être organisée pour contribuer au « bien commun ». Le prix le plus bas ne doit pas être l’idéal ultime.

Nous devons réussir, dans nos sociétés modernes qui privilégient le souci d’autrui, à développer une éducation et une prise de conscience collective afin que la notion de « juste prix » soit préférée à celle de prix le plus bas.

Il y aurait, en effet, un paradoxe insupportable à ce que des entreprises qui se réclament de la culture « participative », obtiennent des survalorisations capitalistiques extravagantes alors qu’elles distribuent des services à « vil prix ».

Il n’est pas si éloigné ce temps, où dans toute transaction commerciale, le bon sens prévalait entre les parties, pour convenir « qu’il faut bien que chacun gagne correctement sa vie ».

Jacques Gautrand

jgautrand [ @ ] consulendo.com

(1) Voir le livre « L’âge de la multitude » de Nicolas Colin et Henri Verdier - Armand Colin - 2012

(2) Sauf notamment Wikipedia, l’encyclopédie collaborative en ligne qui a fonctionné sous forme associative.

(3) Le rapport « Transformation numérique et vie au travail » rédigé par Bruno Mettling, DRH d’Orange, préconise notamment : « Au vu (des) évolutions des modes de travail comme de la diversification des parcours professionnels, il est nécessaire de favoriser un développement harmonieux de ces nouvelles formes d’emplois et d’activités, en construisant un socle de droits attachés à la personne et transférables d’une entreprise à l’autre et/ou d’un statut à l’autre, afin de lever les freins à la mobilité intra et inter entreprise. »

- Voir mon article sur L’Opinion L'Opinion

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