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Réflexion
« Entreprendre, c’est ne pas accepter le monde tel qu’il est »
Par Monique Canto-Sperber *
 

« Entreprendre, c’est, au fond, ne pas accepter le monde tel qu’il est ; c’est considérer que dans ce monde, quelque chose de nouveau peut être créé, qu’il est possible de faire surgir une nouvelle histoire, d’échapper à la reproduction, à l’imitation, d’apporter quelque chose. (...) Quelque chose de positif, doté de valeurs, qui, en quelque sorte, ouvre de nouvelles dimensions dans la réalité, crée des valeurs, crée de nouvelles configurations, crée des nouveaux produits, enrichit le monde » ...
Dans une intervention à la 14ème Université des CCI (Lille, 2 et 3 septembre 2010), la philosophe, Monique Canto-Sperber, Directrice de l’Ecole normale supérieure (*) apporte un éclairage original sur la figure de l’entrepreneur dans notre société, et sur la responsabilité de l’action d’entreprendre.

- Consulendo publie, ci-dessous, de larges extraits de son intervention, avec l’aimable autorisation de l’ACFCI.

« Entreprendre, c’est ne pas accepter le monde tel qu’il est. »
Monique Canto-SperberPar Monique Canto-Sperber *

« Le terme « entreprendre » est fort ancien, mais son usage dans l’acception que nous lui donnons aujourd’hui date du XVIIIe siècle et consacre d’une certaine façon la mise en valeur, l’apparition de la figure individuelle de l’entrepreneur. Il n’est rien d’étonnant à cela. Il fallait la Révolution française, il fallait la levée progressive des contraintes qui étaient placées sur l’activité économique, essentiellement du fait des corporations, pour voir apparaître un type d’action nouveau, celle d’entreprendre, dont la portée ne touchait pas seulement au monde économique, mais pouvait avoir trait à de nombreux autres secteurs de l’activité humaine. (…)

L’idée d’entreprendre contient la conviction que quelque chose de réellement nouveau est créé, quelque chose de positif, doté de valeurs, qui en quelque sorte ouvre de nouvelles dimensions dans la réalité, crée des valeurs, crée de nouvelles configurations, crée des nouveaux produits, enrichit le monde.

« Comme un miracle »

Hannah Arendt disait, dans un texte qui date d’une cinquantaine d’années, La Condition de l’homme moderne, que l’action, l’entreprise, apparaît à chaque fois comme un miracle. C’est la raison pour laquelle nous sommes véritablement fascinés par les récits des destins des grands entrepreneurs, ceux de la fin du XVIIIe siècle, d’Oberkampf et de ses toiles de Jouy-en-Josas jusqu’à Ford et Steve Jobs ; c’est-à-dire tous ceux qui, par leur énergie, ont eu la capacité de créer de nouvelles pratiques, de nouveaux objets qui ont transformé les manières de vivre.

Dans un texte peu connu et peu lu même par les philosophes qui s’appelle « L’Energie spirituelle », écrit au tout début du XXe siècle, le philosophe Henri Bergson analysait de manière extrêmement perspicace ce que peut avoir de singulier cet acte d’entreprendre par rapport à l’action : « La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle est consciente de l’avoir créé physiquement et moralement. Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie est-il joyeux en raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie. Et ce qu’il goûte de la joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. »

« Appeler quelque chose à la vie »

A cette caractéristique qui distingue le fait d’entreprendre de l’action – créer quelque chose de nouveau, appeler quelque chose à la vie – nous pourrions ajouter que la figure de l’entrepreneur et l’acte d’entreprendre induisent une passion, une attitude : entreprendre, c’est au fond ne pas accepter le monde tel qu’il est ; considérer que dans ce monde, quelque chose de nouveau peut être créé, qu’il est possible de faire surgir une nouvelle histoire, d’échapper à la reproduction, à l’imitation, d’apporter quelque chose.

Un troisième trait serait le fait que lorsqu’on entreprend, la connaissance du but n’est pas nécessairement acquise. Au fond, l’entreprise, c’est comme la recherche : on se met à chercher parce qu’on ne peut pas faire autrement, parce qu’on sait qu’il existe quelque chose à trouver, mais sans savoir précisément ce qu‘on va trouver. Le mouvement importe plus que la fin.

Nécessité de règles du jeu

Autre trait enfin, extrêmement important, c’est qu’il n’est pas d’entreprise ou d’acte d’entreprendre sans la capacité d’avoir des attentes, des attentes qui ne soient pas systématiquement trompées : on ne peut entreprendre, créer quelque chose de nouveau, que dans un monde stabilisé, où les règles du jeu sont connues, où une certaine prévisibilité est acquise. Il faut donc libérer une capacité d’action, il faut une véritable liberté, mais il faut également un ordre de droit. C’est la raison pour laquelle, bien évidemment – les historiens de l’économie l’ont abondamment étudié – l’économie de marché n’a pu se développer qu’au moment où un appareil normatif, un appareil juridique, a garanti les projets des êtres humains, et leur a permis de nourrir, d’entretenir, de mettre en œuvre des attentes légitimes.

Vous voyez comment, derrière l’acte d’entreprendre, apparaît toute une problématique extrêmement riche, la conviction que l’ordre du monde n’est pas immuable, qu’il est possible de créer de nouvelles choses, de nouvelles offres, de nouvelles demandes, mais également une ouverture vers l’avenir, la présomption que l’avenir sera le meilleur.

Là encore, les philosophes se sont intéressés depuis fort longtemps au lien entre les activités financières, le fait de prêter, d’emprunter, et la conviction que l’avenir sera euphorique, sera meilleur : on ne prête pas à son voisin si on n’a pas la conviction qu’il va s’enrichir. D’une certaine façon, le fait d’entreprendre projette donc dans un avenir supposé plus prospère, et il n’est pas étonnant de voir que l’acte d’entreprendre a été particulièrement exalté dans toutes les périodes de mutations technologiques fortes, puisque chacune de ces mutations a entretenu la conviction que les capacités humaines étaient accrues, que beaucoup plus de choses allaient devenir possibles.

La figure d’un démiurge

Il va alors de soi que dans la figure contrastée de l’acteur, de l’agent que j’ai essayé d’évoquer d’emblée avec l’acte de responsabilité qui l’accompagne, et dans la figure de l’entrepreneur, il n’est pas difficile, en les comparant, de céder à une héroïsation de l’acte de l’entrepreneur, et cette héroïsation est un des traits marquants de la vie culturelle et économique française. Après tout, l’entrepreneur est le conquérant, celui qui ouvre les frontières, qui ouvre l’avenir. C’est aussi celui qui met en œuvre, dans notre époque sécularisée, une certaine démiurgie, c’est-à-dire la capacité de créer. D’une certaine manière, nous pouvons dire que le culte de l’entrepreneur, créateur de valeurs économiques mais aussi de nouveaux projets, qui lance de nouvelles campagnes, a façonné un homme nouveau.

Au cœur de cette notion d’entreprendre, un élément est absolument indispensable, et va nous ramener à la notion de responsabilité : c’est la conception du risque. Ce qui rend héroïque la figure de l’entrepreneur, quel que soit le domaine où il entreprend, c’est que des risques sont pris ; c’est qu’il n’existe pas d’ouverture de l’avenir, de créations, de nouvelles données, de nouvelles réalités sans une mise de fond, et sans la possibilité toujours non négligeable que l’entreprise échoue, c’est-à-dire que rien ne se produise, sans cette sorte de contingence fondamentale qui donne évidemment tout son prix à l’acte d’entreprendre. Alors évidemment, et nous voilà plongés de nouveau au cœur des questions qui nous occupent aujourd’hui : comment ces risques sont-ils évalués ? Des risques de court terme, des risques de long terme, des risques individuels, des risques collectifs ?

Prise de risque et responsabilité de l’entrepreneur

On peut prendre des risques individuels, bien sûr, cela a même quelque chose de glorieux, à condition d’assumer les conséquences d’un éventuel échec, et à condition qu’une collectivité, que d’autres êtres humains qui n’ont en aucune façon pris ces risques ne soient pas affectés par les conséquences désastreuses des risques pris.

La figure de l’entrepreneur, très rapidement, a amené à poser ces questions de responsabilités, risques, et d’engagement collectif.

L’homme est-il donc responsable de ce qu’il entreprend ? Oui, évidemment. Comment ne le serait-il pas ?, puisqu’il est ce dont l’acte est parti, ce dont l’action d’entreprendre est partie, il est celui qui donne la première impulsion. Oui, évidemment, parce qu’il contribue à changer le monde, et qu’il a, lui, la figure de l’entrepreneur – mais parmi beaucoup d’autres figures – pris la place de Dieu. Jusqu’au XVIIe siècle, les philosophes écrivaient des théodicées, essayaient d’expliquer comment Dieu, dans Son infinie bonté, était pourtant responsable du monde que nous connaissons, et où nous voyons une intrication constante de maux et de bienfaits. Dieu n’est plus responsable du monde : d’une certaine manière, l’homme l’a déchargé de cette responsabilité, hissé par sa capacité de démiurgie, de création, d’ouverture d’un monde nouveau, mis dans cette possibilité, dans cette posture de devoir rendre compte du monde qu’il a créé.

Et cette responsabilité, malheureusement, il lui est parfois impossible de l’expliciter, parce que le monde qu’il a créé est trop complexe, et dépasse les capacités d’explication dont l’homme aujourd’hui dispose. La capacité d’action s’est accrue, mais la capacité d’explication, la réalité de la responsabilité s’est elle aussi considérablement développée, et il est parfois très difficile pour l’homme d’apercevoir le lien exact qui existe entre tout ce dont il est devenu responsable et les actions précises qu’il a accomplies. D’où ce sentiment contrasté d’une responsabilité accrue et d’une dépossession accrue, parce que dans un monde infiniment complexe, il est très difficile de savoir exactement ce dont on est responsable.

L’homme, un apprenti sorcier

En conclusion, je dirai quelques mots sur ces deux questions : responsabilités ramifiées et manque de visibilité sur les fins. Responsabilités ramifiées, pourquoi ? Parce que ce qui a caractérisé l’émergence du libéralisme économique, c’est la création spontanée, la multiplication d’initiatives économiques décentralisées, sans aucune planification, sans aucune intelligence d’ensemble, qui ont provoqué cette extraordinaire vitalité économique très largement responsable du développement économique de l’Europe moderne. Mais en même temps qu’elles créaient cette extraordinaire profusion, effervescence, de nouvelles idées, de nouveaux produits, de nouveaux marchés, de nouveaux domaines d’échange, elles créaient aussi, inévitablement, une très grande complexité, une complexité qui a parfois rendu tragique la notion de responsabilité : l’homme devient inévitablement un apprenti-sorcier, il est de plus en plus capable d’initier toutes sortes d’actions, mais il est de moins en moins capable d’en contrôler les conséquences. Marx, qui a été l’extraordinaire observateur de ce monde nouveau en train de se créer, ce monde des entrepreneurs, disait dans ce texte fameux (…) sur le 18 brumaire de Napoléon Bonaparte : « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Ce défaut d’intelligence, de compréhension, est inévitable car nul n’est en position de comprendre l’ensemble de la société, et heureusement, car celui qui prétendrait la comprendre voudrait également la planifier, et cela donnerait les désastres que nous avons connus en plusieurs occasions au XXe siècle ; mais il reste que cette impossibilité de surplomb, de compréhension d’ensemble, de planification, de maîtrise qui se ramènerait à un seul point crée aussi une condition particulièrement difficile pour la responsabilité humaine.

Par ailleurs, les pouvoirs techniques considérables que nous avons aujourd’hui propulsent l’homme constamment en dehors de lui-même et rendent difficile pour lui de retrouver le lien de causalité exact qui relie les actions humaines aux conséquences qu’elles produisent.

« Entreprendre crée un monde de rapports sociaux »

Enfin, dernier aspect, en même temps que le fait d’entreprendre crée un monde, il faut bien être conscient du fait que ce monde n’est pas simplement un monde matériel, un monde de richesses, un monde de valeurs : c’est également un monde de rapports sociaux. Là encore, il faut peut-être revenir à Marx et à son analyse des classes sociales : chaque classe sociale est définie par la position que ceux qui y appartiennent occupent dans le processus de production. Cette définition est évidemment dépassée aujourd’hui étant donné la nouvelle réalité du travail, l’individualisation des tâches, et le fait que l’idée même de place collective dans l’ordre de production ne nous paraît plus avoir beaucoup de sens.

Mais Marx avait tout de même particulièrement raison sur le fait qu’il identifiait la production du monde qui environne l’entrepreneur comme étant également un monde de relations sociales, qui va devenir une seconde nature, qui peu à peu va acquérir une objectivation dont, encore une fois, plus personne ne sera responsable ; parce que derrière ce monde de relations sociales objectivées, entre les producteurs, les travailleurs, ceux qui peuvent investir et accumuler du capital et ceux qui vendent leur force de travail, il n’est plus possible de voir une intention humaine. Et là où il n’est plus possible de voir une intention humaine, où allons-nous trouver la responsabilité ?

Donc, bien sûr, l’homme qui entreprend est responsable de ce qu’il fait, responsable de ce qu’il a produit, mais il nous faut avoir conscience que la portée de l’action est limitée, même si l’ampleur de la responsabilité est encore plus considérable.

C’est dans ce décalage entre une capacité d’action qui s’est rétrécie en dépit de tous les artifices technologiques qui pourraient donner l’illusion de l’amplifier et une responsabilité qui s’est considérablement agrandie à l’échelle du monde entier, et peut-être même de l’espace, qu’il faut voir un des traits caractéristiques de la condition contemporaine. » (…)

Monique Canto-Sperber

- * Agrégée de philosophie, docteur en philosophie, Monique Canto-Sperber dirige aujourd’hui l’Ecole normale supérieure.
Elle a été notamment vice-présidente du Comité consultatif national d’éthique.
Elle a publié de nombreux ouvrages ; citons parmi les plus récents : «  Le Libéralisme et la gauche  » (Hachette Littératures, 2008) ; «  Que peut l’éthique ? Faire face à l’homme qui vient  » (Textuel, 2008).

-  Le texte publié ci-dessus est extrait de son intervention à l’occasion de la 14ème université des CCI (2-3 septembre 2010, à Lille) sur le thème : « L’homme est-il responsable de ce qu’il entreprend ? ». Avec l’aimable autorisation de l’ACFCI.
Les intertitres sont de la rédaction de Consulendo.com.

- Plus d’infos sur la 14ème Université des CCI

- Découvrez le site de Monique Canto-Sperber

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